Interview de Lucie Azema

Autrice française1 et grande voyageuse, Lucie Azema relate la découverte des peuples rencontrés et des pays visités. Dans Une saison à Téhéran, son quatrième ouvrage, elle présente un point de vue à la fois féministe, solidaire et enthousiaste.

Onirik : Comment l’auteur de Les femmes aussi sont du voyage L’émancipation par le départ s’est-elle retrouvée en Iran ?

Lucie Azema : Je viens d’une famille où on ne voyage pas. Je n’ai jamais été baignée dans cette culture-là. C’était quelque chose qui arrive aux autres. J’ai beaucoup voyagé dans les livres. Cela fait très cliché, mais Jules Verne a été une révélation pour moi quand j’étais enfant. Puis je me suis rendu compte à l’âge adulte qu’il était possible de vraiment voyager.

La première fois que j’ai voyagé toute seule, c’était en Egypte à l’âge de 19 ans. Cela m’a jeté dedans et je n’en suis jamais ressortie. J’ai commencé à faire des voyages et j’ai passé un an d’études au Liban. En fait, je me suis rendu compte que ce que j’aimais, c’est de vivre à l’étranger, même si ce n’est pas pour de longues périodes, de me créer une routine, de constituer un réseau, de rencontrer des gens et d’apprendre des langues. Après avoir fini mes études, je suis partie vivre en Inde.

Mais après l’Inde, je ne savais pas où aller. J’étais en pleine crise existentielle et c’est alors qu’une amie vivant à Téhéran m’a dit : « Viens un mois. Tu peux prendre des cours de persan ». J’étais déjà allée en Iran, j’avais beaucoup aimé et en fait, je suis restée presque trois ans. Cela a été une histoire d’amour avec l’Iran et d’amitié avec cette amie. J’ai quitté l’Iran en 2020 au début du Covid. Je pensais rester absente quelques semaines et j’ai fini par être confinée en Turquie.

Onirik : Cet ouvrage associe votre histoire personnelle et celle de l’Iran.

Lucie Azema : Je m’étais promis de ne jamais écrire de livre sur l’Iran. Mais c’est vraiment un pays sur lequel il y a un regard tellement particulier. C’est un pays très méconnu, avec beaucoup de clichés très liés à l’actualité. J’avais l’impression d’avoir à me justifier. J’avais dit à mon éditrice que j’allais écrire un livre à entrées par ordre alphabétique sur l’Iran.

Au bout de deux mois, je me suis dit que cela sera peut-être des chapitres. Cela s’est transformé en récits. Cela m’a tellement libérée. Je me suis dit que j’allais pouvoir parler de ma réalité avec l’Iran sans avoir à retrancher le bonheur que j’ai eu à y vivre malgré toutes les difficultés. Je voulais écrire un livre joyeux sur l’Iran. Rien que cette idée, c’était compliqué.

J’ai réussi à faire passer la beauté de cette langue, de la culture. Il y a autre chose en Iran que la guerre et le gouvernement. C’est un pays où les gens sont très éduqués, hyperconnectés, très jeunes aussi. Il y a un élan vital tellement fort. C’est particulier de sortir un livre sur le pays en ce moment forcément. Mais aussi, c’est un livre dans lequel je voulais faire passer de l’espoir. Ils sont tellement pris au piège de la géopolitique. L’empathie ce n’est pas seulement ressentir la douleur de l’autre. Ce que je voulais, c’était de faire passer de l’espoir.

Onirik : Les Iraniens sont actuellement anonymisés.

Lucie Azema : Ils sont aussi anonymisés par le fait qu’ils n’ont plus Internet depuis le 28 février. Ils n’arrivent plus à communiquer en dehors du pays, excepté ceux qui sont connectés avec Starlink ou VPN. Quand il y a eu le début du bombardement le 28 février au matin, il y avait encore Internet en Iran. Des vidéos sont sorties et on y a vu des gens accueillir les bombardements avec joie. Ils ont accueilli la mort d’Ali Khamenei, avec des cris de joie énormes.

Il y a eu tellement de commentaires : « Ils sont naïfs, ils croient que Trump et Netanyahou veulent leur bien ». En fait, les Iraniens connaissent vraiment mieux que nous la géopolitique. Ils en sont victimes depuis presque 50 ans, et même du temps de la monarchie du shah, il y avait aussi des incursions géopolitiques. Il faut se demander comment un peuple peut espérer qu’on les bombarde, tellement ils n’ont plus d’espoir.

En deux jours, le gouvernement iranien a tué plus de 30 000 personnes avec des armes de guerre. C’est juste inimaginable. En fait, ils attendaient la guerre et maintenant, ils sont dedans. Les regards ont changé. Mes amies me disaient maintenant, j’attends juste la guerre. C’est tellement triste et dans les tout premiers jours, il y avait un espoir fou qui a un peu disparu depuis. Mais il faut garder espoir.

Onirik : Vous insistez sur le concept de Ta’drof.

Lucie Azema : C’est un système de politesse iranien. Des thèses ont même été écrites dessus. C’est tout un système de codification de refus avant d’accepter quelque chose. En Iran, quand on vous propose des choses, il faut systématiquement refuser. C’est presque impoli d’accepter tout de suite. Les Iraniens veulent vraiment soit nous rendre service, soit nous servir. Il y a plein de phrases du quotidien.

Quand la personne vous dit en persan « Je me sacrifie pour toi », cela sonne très fort en français, mais c’est une phrase qu’on entend tous les jours en Iran. C’est une façon de dire « Je suis là pour toi ». Il y a d’autres phrases : « Marche sur mes yeux », cela veut dire « Viens chez moi, rentre dans mon univers ». Il y a aussi quelque chose de très drôle avec cette tradition. Chez les commerçants, quand on veut payer (pas dans les supermarchés, mais chez l’épicier du coin) l’usage est de refuser de l’argent dans un premier temps, mais finalement, ils le prennent. C’est juste un usage.

J’ai entendu tellement d’histoires d’étrangers qui s’exclamaient des choses comme « Il m’a offert les pistaches ». Mais en fait les Iraniens n’ont pas osé réinsister. Il y a plein de choses comme ça dans le livre. Il y a des Iraniens qui détestent le Ta’drof. Tout le monde le pratique, mais il y a des degrés. Certaines personnes disent qu’ils n’en font pas et souvent, ils disent que c’est de l’hypocrisie.

Moi, venant d’une culture française, j’ai beaucoup aimé. J’ai trouvé que cela adoucissait les relations. À force de tout le temps en faire des tonnes, cela devient naturel. On a envie d’aller vers les gens. Pour résoudre un problème, ils ne peuvent pas nous dire non. Ils recherchent la solution et parfois, ils la trouvent. Personnellement, j’ai toujours eu du mal dans la culture française avec des personnalités qui se targuent de toujours dire la vérité aux gens. J’ai toujours trouvé que c’était de l’impolitesse et en Iran des gens comme ça n’existent pas. Cela n’est pas possible. Tout le monde essaie au moins de faire semblant.

Onirik : Vous évoquez l’Iran comme étant le berceau du monde.

Lucie Azema : Cela l’a été. À une certaine époque, c’était le centre du monde artistique et scientifique, le centre des mathématiques. Notre mot algorithme vient d’un mathématicien persan2. Personnellement, je suis très sensible à la littérature. C’est ce qui m’a le plus marquée en Iran. Il existe un cliché selon lequel tous les Iraniens connaissent un poème. Mais tous les Iraniens connaissent au moins quelques vers.

C’était le cas pour les générations précédentes en France. Mais ce n’est plus le plus cas pour les générations actuelles. Le grand poète national iranien se nomme Hâfez. Il existe même une tradition : la divination d’Hâfez. Quand se pose une question existentielle, on ouvre au hasard le recueil de ses poèmes. On tombe sur un poème et la réponse s’y trouve.

Mais la poésie d’Hâfez est symbolique. C’est très dur. Cela prête beaucoup à l’interprétation. Même en lisant des traductions françaises, je ne comprends pas grand-chose. C’est un très bon recueil. Cela permet de passer des heures de réflexion et de discussions. Le poète qui m’a le plus marquée se nomme Omar Khayyâm. Cet homme persan, qui a vécu au XIe siècle, n’a rien à voir avec moi, sinon justement d’appartenir à l’humanité. Khayyâm est vraiment un précurseur de Camus. Il a les mêmes idées, celles d’essayer de vivre en opposition à l’absurdité de cette existence, de trouver de la joie en oubliant cette absurdité. La vie est tellement courte, tellement exceptionnelle. C’est un poète qui m’a beaucoup marquée pour cela et qui est plus facile à lire qu’Hâfez.

Le livre est une matière à penser en Iran. Les Iraniens lisent énormément. C’est vraiment quelque chose que l’on a en commun avec la culture française, même si on dit que les gens ne lisent plus en France. En Iran, il y a aussi cette culture. Il y a beaucoup de censure, mais il y a des livres qui passent. Le copyright n’existe pas en Iran. C’est atroce : des auteurs qui sont traduits en Iran ne touchent pas un euro.

C’est aussi dû à la censure. Les livres n’ont pas les autorisations. Les Iraniens doivent quand même lire. Je suis allée à des clubs de lecture en Iran et cela a été une première expérience pour moi. Je sais que cela existe aussi en France, mais c’est en Iran que j’ai découvert cela, moi qui aime tellement parler de livres.

Onirik : Et qu’en est-il de votre rapport avec la langue iranienne ?

Lucie Azema : Depuis toujours, j’ai adoré apprendre les langues. Je suis un peu touche-à-tout et je n’ai jamais approfondi beaucoup de langues. Mais il s’est passé quelque chose pour moi avec le persan. C’est ma troisième langue, une langue choisie à la différence de l’anglais et c’est un amour fou pour cette langue, un amour qui n’est pas forcément réciproque, le persan n’est pas sympa avec moi. J’ai commencé à apprendre le persan à l’âge de vingt-huit ans. J’adore le son, j’adore la grammaire du persan. Il y a aussi la culture. C’est un coup de foudre : l’amour du persan et l’amour de l’Iran. Les deux sont liés ensemble.

De plus, la culture persane est orientée autour de la nature. C’est aussi un héritage zoroastrien. Tout le monde va faire des pique-niques en Iran dès qu’il fait beau et c’est ainsi que j’ai découvert en fait le monde des oiseaux en Iran. J’ai vraiment commencé à les regarder et à les écouter. Bollol (rossignol) est un des premiers mots que j’ai appris en persan. Ensuite, à Istanbul, j’ai développé une obsession totale pour les mouettes. Cela m’a amenée vers un chemin. Cela m’a ouvert sur un autre monde, sur le monde de la nuit. Je suis très insomniaque depuis des années. C’est un sujet de souffrance pour moi. Mais en entendant les oiseaux la nuit, je me suis rendu compte qu’il y a des oiseaux qui ne chantent que la nuit. Cela m’a bouleversée. C’est juste une autre étape de la journée. Cela m’a appris à me lever à essayer de faire autre chose que de me tourner dans mon lit et donc cela m’a beaucoup soulagée psychologiquement.

Il y a aussi l’aspect linguistique, mais c’est très lié à l’Histoire française. Ils disent mersi pour merci. Encore une fois, le persan est une langue de politesse, mais le mot courant, c’est mersi. Ils utilisent beaucoup de mot français et cela appartient à un champ lexical très intéressant : des mots comme shâns (chance), mini-joop (mini-jupe), dekolte (décolleté), rooj (rouge à lèvre), rob do-châmbr (robe de chambre), eskândal (scandale), des mots très particuliers, mais qui correspondent à une époque.

Ces mots sont arrivés il y a un siècle, à une époque de fête complètement folle. Inversement des mots persans sont arrivés au français en passant souvent par d’autres langues comme le mot pyjama qui à la base est un mot persan. Il est passé par l’anglais avant d’arriver en France. Des mots comme turban, safran, divan viennent du persan. Les deux cultures sont totalement imbriquées. En Iran, il y a énormément de francophiles et de francophones.

Ces deux cultures sont en contact depuis des années. On se ressemble énormément. Il faut apprendre à aimer des gens qui ne nous ressemblent pas a priori. Le persan est une langue indo-européenne à laquelle le français (une langue latine) appartient. Il existe une racine historique commune.

Onirik : Avez-vous remarqué une évolution de la société iranienne ?

Lucie Azema : Une chose m’a marquée en Iran. Il y a dans les milieux éduqués et chez les jeunes (les nouvelles générations) une égalité entre les hommes et les femmes dans les conversations. Je retrouve moins cela en France. En Iran, les hommes sont au courant qu’il y a un problème d’égalité pour les femmes. Ils se remettent énormément en question. Il y a vraiment une écoute des femmes.

Lorsqu’il y a eu le mouvement Femme, Vie, Liberté en 2022, on a vu dans les manifestations des jeunes hommes qui risquaient leur vie. Certains ont été condamnés à mort. Je crois que je n’ai jamais entendu parler dans l’Histoire du féminisme d’hommes qui prenaient un risque vital pour défendre les femmes.

Évidemment, il y a des hommes complètement fanatisés. Mais dans les groupes mixtes, je trouve qu’il est plus facile de couper la parole à un homme en Iran. Dans les milieux où des hommes sont sensibles à cela, ceci facilite les relations. Certes, ils sont éduqués dans cette culture ultra-patriarcale et ont des réflexes. Mais ils font des efforts.

Onirik : Quel est l’intérêt du voyage ?

Lucie Azema : C’était l’objet de mon troisième livre3 justement sur les voyages et l’utopie des gens ailleurs qui vivent différemment de nous cela parait évident. C’est difficile d’avoir des conversations avec des gens qui ne nous plaisent pas, parce que cela va tellement à l’encontre de plein de croyances que nous avons. Je suis pour garder ses propres croyances. Il ne faut pas non plus tout remettre en question non plus. Mais il faut essayer parfois de réaliser que des gens pensent vraiment différemment. Tant qu’il ne sont pas insultants ou qui essaient de nous réduire à des objets ou à des moins-que-rien, il peut y avoir une conversation. Le voyage permet cela.

C’est une méthode de consolation, on se rend compte. Quand mon père est venu me voir en Iran cela faisait 40 ans qu’il n’avait pas pris l’avion. Je suis allée le chercher à Téhéran. J’étais stressée. Mais lui s’était complétement fondu dans le pays. Il ne parle pas un mot d’anglais, mais il a rencontré plein de gens. Je ne sais pas comment il a fait. C’était très beau à voir. Il commençait à se rendre compte de ce que j’aimais dans le voyage. Il me disait « On est tous des humains en fait et on a tous les mêmes crises existentielles, les mêmes angoisses. Tous les gens ont peur pour leurs enfants, pour leurs parents, pour leurs amis. Ils ont tous eu un chagrin d’amour. On partage quelque chose : c’est l’humanité ».

Il y a des gens qu’on rencontre et avec lesquels on a du mal à faire des connexions. Mais essentiellement, on est les mêmes. Il faut essayer de passer au travers de l’enrobage. Ce ne sont pas des livres qui m’ont influencée, mais des parcours de voyageuses. J’ai grandi avec Jules Verne et à l’adolescence, je suis tombée sur un livre d’Isabelle Eberhardt une grande voyageuse en Algérie. Après, j’ai appris l’existence d’Alexandra David-Néel. J’ai découvert qu’il y avait des femmes qui voyageaient. J’avais l’impression d’avoir été exclue de cela.

Elles ont fait des choses extraordinaires. Elles ont voyagé dans un autre contexte de leur époque. Celle-ci était moins ouverte que celle dans laquelle je suis née. Après, il y a eu des livres par lesquels je me suis construite en opposition. Ainsi Sur la route de Jack Kerouac m’a choquée. On me l’avait tellement présenté comme étant un grand livre de voyage. Je l’ai lu à 21 ans et j’ai été tellement choquée de la misogynie à laquelle personne ne m’avait préparée. Les femmes n’existent pas et Kerouac, c’est un peu la loose.

Il est tout le temps malpoli. Il est tout le temps en train de se faire héberger. Visiblement, il ne sait pas se faire cuire un œuf, il est tout le temps en train de demander aux femmes de cuisiner pour lui. Je pense qu’il n’était pas très bien à la fin de sa vie et puis ensuite, j’ai lu des livres de femmes qui ont été dans l’entourage de Kerouac. Cela reste un symbole de liberté pour la Beat Generation. Mais Kerouac n’est pas mon symbole de liberté.

Cependant, il m’a influencée dans le bon sens du terme. Il m’a permis de comprendre pourquoi il a été aussi déterminant. Donc, merci à lui finalement.

Onirik : Quel sera votre prochain ouvrage ?

Lucie Azema : Je ne sais pas encore, il y a des indices à la fin de Une saison à Téhéran. Je finis sur Istanbul, une ville dans laquelle je me suis installée dans un contexte très particulier, très personnel. Je viens juste de sortir de celui-ci, mais j’ai envie d’écrire sur Istanbul et sur la Turquie.


  1. Les femmes aussi sont du voyage L’émancipation par le départ, Paris, Flammarion, 2021
    L’usage du thé, Flammarion, 2022
    Nous avons besoin d’un ailleurs qui n’existe pas, Éditions Allary, 2024 ↩︎
  2. Al-Khwârizmî, dont le nom a été latinisé en Algoritmi. ↩︎
  3. Nous avons besoin d’un ailleurs qui n’existe pas, Allary Éditions, 2024. ↩︎