L’Usure d’un monde – Avis +

Éditeur : Folio

essai de François-Henri Désérable

Entre Qom et Kashan, des militaires en treillis avaient mis en place un check-point. Ils prirent en photo mon passeport, mon visa, me demandèrent d’où je venais, où j‘allais, depuis combien de temps j’étais-là, et si je connaissais personnellement Kylian Mbappé. Non, dis-je, et c’était bien regrettable – mais ça n’était pas un chef d’arrestation suffisant : ils me laissèrent repartir.

*Fin 2022, François-Henri Désérable reçoit un appel du centre de crise du ministère des Affaires étrangères. Ayant informé l’ambassade de France d’un projet de voyage en Iran, il est fortement invité à y renoncer. Tout le territoire est placé en zone rouge, il n’y a quasiment plus de Français sur place. Ceux qui y sont encore sont en train de rentrer, et ceux qui ne rentrent pas, c’est qu’ils sont en prison. Le risque d’arrestation et de détention arbitraire étant très élevé, il risque de devenir un pion, une monnaie d’échange et de rester des années dans les prisons irakiennes. Le citoyen français Désérable comprend très bien. Seulement, voilà, il se trouve déjà dans l’avion.

C’est ainsi que quelques heures plus tard le hardi voyageur débarque en Iran au plus fort de la répression contre les manifestations qui suivent la mort de Mahsa Amini, bien décidé à suivre les traces de son modèle, l’écrivain suisse Nicolas Bouvier auteur de L’Usage du monde (1963).

Le périple du voyageur suisse s’est déroulé dans un contexte moins agité. Ainsi, Désérable reçoit un message d’une amie iranienne vivant à Paris : « Fais attention ! Il y a des gâteaux sur le sable et il ne faut pas y toucher pendant les trois jours qui arrivent. Ça risque d’être trop sucré ». Traduction : « Évite les attroupements les trois prochains jours : ça va chier. »

Parcourant l’Iran, le voyageur français découvre des citoyens chez qui la peur s’efface au profit du courage. Le peuple iranien défit la répression, tout en devant redouter aussi bien la police que la justice de son pays. Justice ? En Iran, il existe une blague concernant l’arrivée d’un Afghan qui affirme être l’ancien ministre de la Mer et de la pêche de son pays. Le fonctionnaire iranien est surpris. Comment l’Afghanistan, pays dépourvu de toute façade maritime peut-il avoir un ministre de la Mer et de la pêche ? Et alors ? L’Iran a bien un ministère de la Justice. Ah, logique.

La galerie de portraits évoque aussi bien le tragique que le pittoresque. Ainsi, le narrateur rencontre un mollah qui pratique régulièrement le sigheh (mariage temporaire autorisé par le Chiisme). Perplexe, le Français s’interroge sur l’effet que cela peut bien avoir sur la libido. En effet le sigheh équivaut à accomplir une formalité administrative avant de passer un moment d’intimité. Mais son interlocuteur le rassure. Étant mollah, il peut s’autoriser lui-même le sigheh sans difficulté. Ah, évidemment.

Filtrant régulièrement avec l’humour noir, cet ouvrage1 édifiant renseigne le lecteur sur l’état d’esprit du peuple iranien évoluant entre espoir et fatalisme.


  1. L’Usure d’un monde a remporté le prix Nicolas-Bouvier 2023 au Festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo, le prix du Roman News Publicis Drugstore Les Échos 2023 et le prix Montaigne de Bordeaux 2024. ↩︎

Fiche technique

Format : poche
Pages : 192
Éditeur : Folio
Sortie : 5 septembre 2024
Prix : 8,10 €