Onirik
Interview de Amélie Nothomb
Onirik -> Littérature -> Interviews, bio et bibliographies -> Dernière mise à jour : le mardi 4 mars 2014.

Après son retour au Japon filmé par France 5, Amélie Nothomb nous parle de la nostalgie heureuse, concept japonais, bien compris de certains de nos écrivains francophones.



questions de Damien Dhondt

Onirik : À l’origine de La nostalgie heureuse on trouve le reportage de France 5 qui relate votre retour au Japon.

Amélie Nothomb : Quand j’ai tourné le documentaire, j’étais bien loin de me douter que cela allait m’inspirer un livre. Quand le documentaire a eu fini d’être tourné, je suis rentrée en France. Je me suis rendue compte que je n’avais que des banalités déplorables à dire alors que ce tournage avait été tellement fort pour moi.

C’est à ce moment-là que je suis tombée enceinte du livre en me disant : cela ne suffit pas, il faut que je donne la version sous-marine du documentaire. Je l’ai terminé avant d’avoir vu le documentaire. Il n’y a pas pu avoir d’influence du film fini sur mon écriture

Onirik : Le documentaire reflète-t-il votre état d’esprit ?

Amélie Nothomb : Oui, dans des scènes comme les retrouvailles avec ma nounou. Mais dans le documentaire il y a des scènes où on a l’impression que je suis complètement aux anges quand je me promène avec les cerisiers du Japon en fleur, alors que c’est le dernier jour. Je me sens complètement vidée, au bord du suicide. Tout le monde me dit  vous avez dû passer un moment merveilleux , alors que je n’en peux vraiment plus.

Devant la maison de mon enfance, je reconnais les égouts, heureusement parce que sinon je ne reconnaîtrais rien. Au moment où je vois les égouts je suis bouleversée parce qu’au moins les égouts n’ont pas changé et j’éprouve une émotion très sincère. Je montre au caméraman les égouts et je vois la perplexité dans ses yeux :  Est-ce qu’elle s’imagine vraiment qu’on va filmer les égouts ?. Alors que lui c’est génial : il vient au Japon pour la première fois et il veut filmer tout ce qu’il y a de beau au Japon.

Onirik : Quelle est l’origine du titre  La nostalgie heureuse (natsukashii) ?

Amélie Nothomb : Lorsque je retourne au Japon au printemps 2012, je veux épater tout le monde en montrant comme je suis Japonaise. Puis vient le moment où l’interprète s’en mêle. J’explique aux gens comme je suis nostalgique et j’entends l’interprète qui traduit sans cesse par  nostalgik. Je commence à lui faire la leçon  Mais quand même, pourquoi dites-vous  nostalgik alors qu’il faut dire "natsukashii ?. Et là l’interprète me remarque avec un grand sourire  Ah non, je regrette. Chaque fois que vous prononcez le mot  nostalgique vous avez l’air malheureuse, vous faites donc allusion à la nostalgie occidentale et non à notre nostalgie qui est un sentiment heureux.

Alors je me dis :  mais voilà pourquoi cela n’a pas marché, voilà pourquoi je suis une Japonaise ratée : c’est parce que je n’avais pas compris que la nostalgie devait être un sentiment heureux et c’est mon premier exercice de nostalgie heureuse, c’est très difficile. Ce qu’on voit à l’écran c’est la néophyte, l’ancienne, la bête nostalgique occidentale et voici mon premier exercice de nostalgie heureuse en effet.

La nostalgie est la base de ma vie. À l’âge de cinq ans on m’a arraché aux bras de ma nounou japonaise que j’aimais autant que ma mère. Ce jour-là j’ai eu le cœur tellement brisé que j’ai décidé que j’étais une personne nostalgique. Cela allait gouverner ma vie et c’est comme cela que j’allais rester japonaise. Comme quoi, même à cinq ans j’étais déjà une occidentale.

J’ai passé toute les années qui ont suivi (faites-moi la grâce de ne pas dire combien d’années se sont passées depuis mes cinq ans) à me construire sur ce sentiment que je croyais japonais, pour découvrir combien d’années plus tard que je m’étais trompée de notion. Donc ce n’est pas un petit changement pour moi d’apprendre la nostalgie heureuse.

C’est un retour aux fondamentaux. J’ai à nouveau cinq ans et je dois apprendre qu’en fait ce n’est pas triste que ce soit fini. C’est un changement radical. On vit tous en Occident dans l’idée que c’est triste que ce soit fini. Eh bien non, ce n’est pas triste quand c’est fini. Proust est le saint patron de la littérature. Proust, dont je découvre à l’occasion qu’il est un écrivain japonais, pratique une nostalgie qui n’est absolument pas malheureuse. Il reconstruit le temps. Il reconstruit le passé non pas pour se lamenter, mais pour le rendre totalement présent et pour revivre sa douceur.

C’est une vérité générale pour l’amour, que ce soit l’amour d’un être, que ce soit l’amour d’un lieu, que ce soit l’amour de quoi que ce soit, il faut le quitter. On ne mesure l’amour qu’en situation de séparation et surtout de séparation cruelle. Donc c’est une généralité.

Cela ne veut pas dire que cette séparation doit être éternelle. Mais il faut au moins avoir pensé que cette séparation pouvait être éternelle pour qu’on puisse mesurer l’intensité d’un amour. Mais c’est encore plus vrai pour le Japon, parce que le Japon, même si j’ai fini par comprendre que sa nostalgie était heureuse. Ce qui est très difficile. Ce n’est pas le pays du bonheur. Le bonheur au Japon est autre chose. Le bonheur aussi doit passer par le déchirement.

C’est carrément un concept esthétique au Japon. Il faut savoir qu’en littérature japonaise une œuvre n’est considérée que parfaitement belle que si sa fin est profondément malheureuse. Ce n’est pas un concept de bon goût, c’est un concept esthétique. Donc dans toute histoire d’amour avec le Japon il faut forcément un déchirement et donc une rupture et donc un départ au loin.

Chaque fois que j’ai quitté le Japon je n’ai jamais été sure d’y revenir, sauf peut-être la toute première fois. À cinq ans je me suis juré que j’y reviendrais, mais c’était un pari titanesque à l’époque, parce qu’à cinq ans on n’est pas sûr d’avoir les moyens. Mais par la suite j’ai de nouveau quitté le Japon à 23 ans, puis à 29 ans et encore à 44 ans.

Chaque fois que je l’ai quitté à ces âges-là, je me suis dit  cette fois-ci c’est peut-être la bonne. Peut-être que je ne reviendrais plus et cela fait partie de cet amour absolu que j’ai pour ce pays qui est certainement le pays que j’aime le plus au monde. Mais je sens que cette histoire d’amour avec ce pays ne peut pas fonctionner parce que c’est trop fort et c’est trop dur.

Beaucoup de gens, quand ils ont perdu quelque chose ou quelqu’un de merveilleux, sont dans un état de souffrance absolue alors que la question qu’il faut poser à cette personne c’est :  oui mais est-ce que vous préféreriez vraiment ne pas avoir connu cette personne, ne pas avoir connu ce moment, ne pas vécu cela ? 

Onirik : A l’occasion du documentaire vous avez retrouvé des personnages de votre passé.

Amélie Nothomb : L’unique raison pour laquelle j’ai accepté si facilement le tournage de ce documentaire quand on me l’a proposé c’était que j’étais absolument persuadé que le financement ne serait pas trouvé. Je me suis dit  Ils sont fous à France Télévisions : ils ont trouvé un financement pour cela. Moi j’étais au pied du mur. Il allait falloir tourner ce documentaire et pour cela retrouver les deux principaux témoins le témoin de mon enfance  Nishio-san ma nounou, et le témoin de ma jeunesse : l’amoureux… pas facile dans les deux cas, d’autant plus qu’avec l’amoureux je m’étais mal conduite. Alors cela rendait les choses encore plus compliquées.

J’ai réuni mon courage. Il a fallu rappeler ma nounou. Cela a été déchirant, mais en même temps merveilleux. Pour le fiancé, cela a été plus délicat. Mais cela a été miraculeux. J’ai découvert que ce garçon ne m’en voulait pas. C’est extraordinaire. Il acceptait de me revoir avec joie, mais il refusait d’être filmé. Pour ma nounou j’ai toujours cinq ans. Vous imaginez de me retrouver maintenant le choc et puis est venu le moment totalement ridicule où elle me demande ce que je fais maintenant. Je lui réponds que je suis devenu un écrivain célèbre, tout cela en japonais parce que ma nounou ne parle que le japonais.

Or je parle aujourd’hui japonais comme une vache espagnole. Je vois que ma nounou me regarde avec affliction :  Elle s’imagine qu’elle est un écrivain célèbre, alors qu’elle parle tellement mal. Surtout ne la contredisons pas cela lui ferait de la peine. Les retrouvailles sont sublimes, ineffables, mais en même temps horribles, parce que je retrouve une toute vieille femme et je devine que ces retrouvailles sont en même temps des adieux, parce qu’elle est en mauvaise santé. Je ne sais pas si elle va vivre encore longtemps.

J’ai reçu des nouvelles d’elle il y a deux semaines. Elle m’a écrit un long message rien que pour s’excuser  Amélie-chan (« petite Amélie c’est comme ça que l’on s’adresse à un enfant), je viens de me rendre compte que quand vous êtes venue me rendre visite en avril 2012 je ne vous ai pas préparé de thé parce que mes jambes étaient mauvaises. Je ne pouvais pas marcher jusqu’à la cuisine. J’espère que vous voulez bien me pardonner. C’est insensé.

Un an et demi après elle se rend compte qu’elle ne m’a pas préparé du thé et elle considère que c’est inexpiable. Tout de suite je lui écris pour lui dire que nos retrouvailles avaient été le plus grand moment de ma vie et que je n’avais même pas remarqué l’absence de thé. C’est tellement bouleversant un message pareil.

Il y a certainement un courage japonais qui dépasse tous les courages du monde. Imaginez Hiroshima et Nagasaki dans n’importe quel pays au monde. Ce ne serait pas passé comme ça. C’est ça qui est incroyable avec le Japon. Il se passe Fukushima (il se passe toujours Fukushima, ce n’est pas fini). Je suis allée à Fukushima. L’apocalypse se voit partout. Les gens parlent comme s’il ne s’était rien passé.

Or ce n’était pas du tout politique. Il n’y a pas de mystère. La vérité n’est pas cachée. Je crois que c’est le seul peuple véritablement stoïcien vivant les choses avec dignité, très conscient, parfaitement traumatisé, mais ne montrant rien de ce traumatisme. C’est tout à fait exceptionnel.

Ma nounou c’est encore autre chose. C’est une très vieille dame qui a énormément souffert, qui a eu une vie extrêmement dure. Je crois que c’est le suprême privilège de la vieillesse et c’est ce qui me fait penser que la vieillesse ce doit être assez génial. Il y a un moment dans sa vie où on peut faire le tri dans son cerveau et on peut refuser les choses. Moi je suis encore à ce stade où j’assimile tout.

C’est horrible : le malheur, le bonheur, tout entre et je garde tout. Peut-être y a-t-il un stade de sa vie où on peut vraiment faire le tri et quand quelque chose d’horrible se passe on peut décider que cela ne s’est pas passé ? On ne peut pas enregistrer cela. Donc je comprends très bien ce qui s‘est passé pour ma nounou japonaise. Sa télévision est allumée tout le temps dans son salon. Donc elle est au courant pour Fukushima. Mais je l’imagine voyant la catastrophe à la télévision et décidant :  Non ça c’est trop pour moi. J’ai eu les bombardements de la guerre, J’ai eu le tremblement de terre de Kobé. J’ai eu mes filles qui m’ont abandonné. J’ai eu tout. Mais ce truc nucléaire je n’en veux pas, donc je ne retiens pas cela. C’est chouette quand même comme possibilité.

Onirik : Et pour Rinri ?

Amélie Nothomb : Mon ancien fiancé a refusé d’être filmé. Imaginez qu’il ait accepté. Cela aurait donné lieu à  Surprise, surprise ou bien  Perdu de vue. Si tout le monde avait refusé cela aurait fait un documentaire assez pauvre.

Je l’ai croisé une fois lors d’une séance de dédicace à Tokyo. Là il était encore en deuil de moi. Le deuil de moi visiblement est quelque chose d’horrible que je ne souhaite à personne.

C’est pour cela qu’il ne faut pas prendre son deuil de moi. Continuez à m’aimer c’est beaucoup plus simple. C’est quelqu’un qui est génial car quand je le retrouve en avril 2012 il a fini son deuil il va très bien (vous voyez : il y a une vie après Amélie Nothomb).

Il est formidable. Je ne nuis pas aux gens. Je les quitte. Mais ils s’en remettent. Je comprends très bien son point de vue. Dans Ni d’Êve, ni d’Adam je raconte mon histoire d’amour avec lui. C’est absolument certain que si on demande à deux ex de raconter chacun l’histoire d’amour qu’ils ont vécue avec l’autre ce sont des histoires radicalement différentes et ce serait surprenant qu’il y aurait le moindre point commun entre les souvenirs de l’un et de l’autre. Donc je trouve que son jugement est extrêmement mesuré.

Il a lu tous mes livres et il les a très bien lu car il est très intelligent et c’est aussi cela qui me plaît chez lui. C’est que je vois qu’il m’a quand même partiellement oublié. Tant mieux imaginez qu’il se souvienne de tout. C’est ça qui serait horrible. Ce qui est très surprenant c’est qu’il se souvient aussi des choses que je trouve gênantes mais qui lui plaisent beaucoup, mais qu’il a la sagesse de garder pour lui.

Finalement pour lui je suis le bon souvenir de ses vingt ans. Quand il avait vingt ans il a rencontré une espèce de rigolote qui s’appelait Amélie Nothomb. Il a fait n’importe quoi avec elle et finalement pour lui c’est un bon souvenir.


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