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Neruda - Avis +
Onirik -> Cinéma -> Critiques -> Dernière mise à jour : le mardi 3 janvier 2017.

Une poétique de la fuite... Un film d’une puissance et d’une émotion désarmantes



film franco-argento-chilien de Pablo Larrain (2016)

Présentation officielle

1948, la Guerre Froide s’est propagée jusqu’au Chili. Au Congrès, le sénateur Pablo Neruda critique ouvertement le gouvernement. Le président Videla demande alors sa destitution et confie au redoutable inspecteur Óscar Peluchonneau le soin de procéder à l’arrestation du poète.

Neruda et son épouse, la peintre Delia del Carril, échouent à quitter le pays et sont alors dans l’obligation de se cacher. Il joue avec l’inspecteur, laisse volontairement des indices pour rendre cette traque encore plus dangereuse et plus intime.

Dans ce jeu du chat et de la souris, Neruda voit l’occasion de se réinventer et de devenir à la fois un symbole pour la liberté et une légende littéraire

Avis de Vivi

Objet singulier et sidérant que ce Neruda de Pablo Larrain !

Certes, la causticité et l’aptitude à créer un sentiment d’inconfort de ce réalisateur nous sont familières : pour ne citer que ses deux films précédents, en 2013, on s’est surpris à rire, malgré la lourdeur du contexte, des slogans publicitaires inventés pour influencer le non au référendum proposé au peuple chilien par Augusto Pinochet dans No (avec Gael Garcia Bernal, déjà) et nous avons goûté en 2015 au mélange de fiel et d’humanité concocté dans El club pour dénoncer les exactions de moines réunis dans une maison isolée afin d’expier leurs péchés.

Même tonalité dans Neruda, mais l’entreprise est encore plus audacieuse. Contrairement à ce que le titre suggère, ce n’est pas un biopic, ouf ! merci, même si Larrain s’appuie sur un fait historique avéré pour construire son film. Pablo Neruda, né Ricardo Neftali Reyes Basoalto, poète mais aussi sénateur, a échappé de justesse à son arrestation en 1948 et il est bien entré dans la clandestinité parce que les tribunaux, le déclarant traître au régime du Président Gonzales Videla, ordonnèrent sa détention. Il est aussi exact qu’il a écrit son livre Le Chant Général pendant sa cavale. De même, le nom de l’inspecteur chargé de l’arrêter, Oscar Peluchonneau, a bien existé mais Pablo Larrain s’amuse à doter le personnage savoureusement interprété par Gael Garcia Bernal d’un doute identitaire... On comprend que le cinéaste, grand admirateur du Sherlock Holmes de Conan Doyle, ait fait de cette chasse à l’homme la substance de son film, l’occasion pour lui de lâcher la bride à son imagination délirante !

Le silence imposé par un générique très sobre est brutalement rompu dès le premier plan, travelling avant sur Neruda dont on ne découvre que le dos-nous voici installés d’emblée dans un dispositif de course-poursuite, vive le suspense et la steadicam !- et à partir de là, la sonorité et la fièvre des mots ne nous lâcheront plus. Des voix masculines, celle de Neruda (Luis Gnecco) s’élève pour dénoncer solennellement la trahison de Gonzales Videla... dans l’intimité triviale d’une pissotière ! Le ton et le verbe sont donnés ! Une musique ample, voire opératique, rythme les déplacements de Neruda et de sa deuxième femme, Delia Del Carril (Mercedes Moran) et une voix off, scandant des phrases avec une solennité très drôle, s’installe jusqu’à la fin : le spectateur découvre que c’est celle d’Oscar au moment où il "entre en scène", officiellement chargé d’arrêter Neruda ("Humiliez-le !"). La distribution est faite, Oscar personnage secondaire, dans l’ombre de Neruda qui endosse le rôle de personnage principal -Delia crayonne les yeux de son homme comme on maquille un acteur dans sa loge...-. Le jeu de pistes peut commencer mais Neruda annonce qu’"il faut que ce soit une traque sauvage"... Animalité revendiquée pour ce jeu du chat et de la souris, mode Tom et Jerry !

On sait au moins depuis La mort aux trousses d’Alfred Hitchcock que l’on n’est jamais si bien caché que lorsque l’on s’expose. Principe que Neruda applique en laissant des traces partout où il passe, abandonnant le livre qu’il a écrit avec une dédicace à l’attention d’Oscar, comble de l’insolence ! Il prend le risque de sortir au grand jour tout de blanc vêtu, ce qui lui permet d’étreindre longuement une mendiante à Valparaiso, séquence où le temps semble suspendu et où l’on se retrouve foudroyé par l’humanité soudaine du personnage. L’art du déguisement pour transgresser et satisfaire son appétit d’ogre sexuel loin de Delia (une tenue de curé pour se rendre au bordel, on a l’impression de faire un tour du côté de chez Bunuel et Fellini !). Un goût immodéré pour la farce digne de Chaplin quand il fixe sa tête dans un cadre vide à une exposition photos pour échapper au regard d’Oscar (on pense à l’automate que joue Charlot dans Le cirque).

La présence de Neruda illumine le cadre, il passe très vite de l’ombre à une lumière surexposée qui le sublime et plusieurs plans de lui en contre-plongée sont tout simplement hallucinants. Oscar existerait à une échelle inférieure, comme semble l’attester l’affiche du film. Oscar, simple faire-valoir ? Un chasseur fantasmé, "un fantôme en uniforme" pour que Neruda affirme mieux son existence et celle de son génie poétique ? ("Tu m’as créé", "Il veut me voir, voir la fin de son histoire" dit la voix off). Un double ? (Le cri de Neruda accompagné par la musique de Penderecki reçoit en écho le "Pablo !" d’Oscar). Des interrogations livrées à la réflexion et à la sensibilité du spectateur perdu dans la blancheur étincelante de la Cordillère des Andes avant que le mot fin (suivi d’un point final tapé par la machine à écrire de l’écrivain) n’apparaisse sur l’écran pour clore le film.

Pablo Larrain, servi par des acteurs remarquables, donne chair à une légende politique et littéraire bigger than life, réussit à montrer le processus de la création comme une émanation du corps et la capacité de la poésie à libérer l’homme confronté à l’obscurité du monde, l’ombre de la dictature de Pinochet se profilant à l’horizon. Il exalte ainsi la force de l’art cinématographique, lui le démiurge qui invite son spectateur à s’abandonner à la puissance hypnotique de ce poème visuel intense, foisonnant, brillant et jubilatoire.

Fiche Technique

Sortie : 4 janvier 2017

Durée : 108 minutes

Avec : Luis Gnecco, Gael García Bernal, Mercedes Morán, Pablo Derqui, Diego Muñoz...

Genre : drame


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