
Neurodivergence et HPI : et cette étrange question de l’intelligence
Et si nous confondions parfois différence cognitive, haut potentiel et neurodivergence ? Il y a quelque temps, une question a commencé à me trotter dans la tête : et si certaines personnes considérées comme HPI étaient en réalité neurodivergentes sans que cela ait jamais été identifié ? Et si leur potentiel intellectuel, pourtant bien réel, pouvait être en partie paralysé par les difficultés liées à leur neurodivergence ?
Il ne s’agit pas icic d’une vérité scientifique que je prétendrais avoir découverte. Au contraire : ce qui suit est une réflexion personnelle, nourrie par des lectures, des observations et une expérience qui m’a amenée à regarder différemment la notion de « fonctionnement normal ».
La littérature scientifique montre d’ailleurs que les notions de haut potentiel et de double exceptionnalité restent discutées et que les données disponibles sont encore hétérogènes. Alors, essayons de partir du début.
Neurodivergent : cela veut-il simplement dire « penser différemment » ?
Le terme neurodiversité ne constitue pas une catégorie diagnostique. Il désigne, dans son sens large, la diversité des fonctionnements neurologiques humains. Neurodivergent est généralement employé pour désigner les personnes dont le fonctionnement s’écarte de ce qui est considéré comme neurotypique. Les contours de cette notion restent toutefois discutés.
Dans son acception large, on peut ainsi rencontrer des personnes qui parlent de neurodivergence à propos de l’autisme, du TDAH, des troubles dys et, selon les définitions retenues, de différentes autres conditions neurologiques ou psychiatriques. Cela ne signifie évidemment pas que toutes ces réalités sont identiques.
Mais elles ont au moins un point commun : leur fonctionnement ne correspond pas exactement à ce que l’on considère comme la norme.
Penser autrement n’est pas nécessairement penser mieux
Il serait tentant de franchir directement le pas : neurodivergence → fonctionnement différent → intelligence différente → intelligence supérieure.
Ce serait aller trop vite. Une personne peut traiter certaines informations différemment et être particulièrement performante dans certains domaines sans être globalement plus intelligente. Une différence cognitive peut produire des forces comme des difficultés. Elle peut même être un avantage dans une situation et devenir un handicap dans une autre.
Une capacité à faire très rapidement des associations peut être formidable pour résoudre certains problèmes et devenir épuisante dans d’autres circonstances. Une attention extrêmement focalisée peut permettre une concentration exceptionnelle sur un sujet choisi, tout en rendant particulièrement difficile une tâche jugée peu intéressante.
Il ne s’agit donc pas forcément d’une intelligence supérieure, mais éventuellement d’une intelligence qui ne se manifeste pas de la même façon. Et c’est là que le HPI entre dans la réflexion. Les tests d’intelligence mesurent certaines capacités dans certaines conditions. Le HPI correspond donc à une performance intellectuelle particulièrement élevée selon des critères psychométriques déterminés. Mais toutes les particularités cognitives ne sont évidemment pas mesurées par ces outils.
Et si certaines neurodivergences étaient beaucoup moins visibles qu’on ne le croit ?
C’est ici que commence véritablement mon hypothèse personnelle. Nous avons tendance à identifier une différence lorsqu’elle est visible. Une personne qui bouge sans arrêt, interrompt les autres, oublie constamment ses rendez-vous ou semble incapable de rester concentrée peut facilement attirer l’attention. Mais que se passe-t-il lorsqu’elle a appris à ne rien montrer ?
Notamment chez les petites filles, à qui l’on apprend encore souvent qu’être gentille, c’est être sage, obéir, ne pas déranger, écouter et ranger, certaines manifestations de la neurodivergence peuvent être davantage contenues, masquées ou compensées. À l’inverse, chez les petits garçons, le mouvement, l’impulsivité ou une expression plus débordante des émotions peuvent être davantage tolérés, voire excusés. Les mêmes particularités peuvent donc être perçues très différemment selon l’enfant qui les manifeste.
De l’extérieur, cela peut donner une enfant ou un enfant, puis un adulte, parfaitement adapté. De l’intérieur, l’histoire peut être tout autre.
Ce qui ressemble à de la facilité peut parfois être une compensation. Une personne peut apprendre à rester immobile alors qu’elle ressent une agitation intérieure importante. Elle peut sembler très attentive parce qu’elle mobilise énormément d’efforts pour le rester. Elle peut paraître organisée parce qu’elle a construit, au fil des années, tout un système pour ne rien oublier. Elle peut être très sociable parce qu’elle a appris à observer les autres et à reproduire les codes attendus. Et lorsque ces stratégies fonctionnent, elles deviennent presque invisibles.
Quand la compensation ne suffit plus
Et puis parfois, les stratégies qui ont fonctionné pendant des années cessent de suffire. Davantage de responsabilités. Un travail plus exigeant. Une vie familiale plus complexe. Un changement professionnel. Une période de stress. Une fatigue importante. La ménopause… Et soudain, ce qui était jusque-là parfaitement maîtrisé devient beaucoup plus difficile.
On peut alors se demander : « Pourquoi est-ce que je n’arrive plus à faire quelque chose que j’ai pourtant toujours réussi à faire ? ».
Cela ne signifie évidemment pas que la neurodivergence est apparue à ce moment-là. Les troubles neurodéveloppementaux, par définition, s’inscrivent dans le développement. Mais le fait que les difficultés deviennent visibles tardivement ne signifie pas nécessairement qu’elles étaient absentes auparavant. Elles ont peut-être simplement été compensées.
Et si certains HPI étaient des neurodivergents particulièrement bien adaptés ?
C’est là que se trouve mon hypothèse. Je me demande s’il n’existe pas une population de personnes identifiées comme HPI, parfois très tôt, chez lesquelles une éventuelle neurodivergence reste invisible parce qu’elles disposent de suffisamment de ressources cognitives et de stratégies de compensation pour fonctionner dans les normes attendues.
On leur dit alors :
- « Tu es très intelligente, ça va être facile. »
- « Tu es très organisée, donc tu n’as pas de problème. »
- « Tu t’intègres facilement, donc tout va bien. »
Mais peut-être que nous posons simplement la mauvaise question. La question n’est pas seulement : « Est-ce que cette personne y arrive ? ». Elle pourrait aussi être : « Comment y arrive-t-elle ? Et à quel prix ? ». C’est une différence essentielle.
La recherche sur la double exceptionnalité montre déjà que les forces intellectuelles peuvent parfois masquer certaines difficultés neurodéveloppementales. Mais les données restent trop limitées et trop hétérogènes pour savoir quelle proportion de personnes HPI pourrait être concernée.
Et plus j’observe les personnes que je rencontre ou les témoignages de neurodivergents, plus une autre question me vient. Pourquoi ai-je si souvent l’impression de retrouver plusieurs profils à la fois ? Beaucoup de personnes ne semblent pas entrer parfaitement dans la case TDAH ou dans la case TSA : elles semblent présenter des caractéristiques des deux. Est-ce simplement un biais lié aux personnes que je rencontre et aux témoignages auxquels je suis exposée, ou existe-t-il réellement un continuum de profils beaucoup plus imbriqués que nos catégories ne le laissent penser ?
Une hypothèse, pas une conclusion
C’est finalement peut-être ce qui m’intéresse le plus dans cette réflexion.
Nous avons besoin de catégories pour comprendre, diagnostiquer et accompagner. Mais une catégorie ne raconte jamais toute une personne. Un HPI n’est pas nécessairement neurodivergent. Un neurodivergent n’est pas nécessairement HPI. Et une personne qui paraît parfaitement adaptée n’est pas nécessairement une personne qui n’a jamais eu à s’adapter.
Peut-être que certaines personnes passent simplement leur vie à apprendre à composer avec leur propre fonctionnement, jusqu’à ce que leurs stratégies deviennent invisibles. Et parfois, il faut attendre qu’elles ne suffisent plus pour commencer à se demander pourquoi.