
Lieu : Japan Expo 2025 – le samedi 10 juillet (scène Masterclass)
Retour sur la conférence publique du mangaka Daisuke Igarashi, édité aux éditions Delcourt/Tonkam, notamment pour sa nouvelle oeuvre Kamakura Bakeneko Club
Les échanges concernent la carrière et les oeuvres du mangaka, quelques éléments des intrigues y sont dévoilés.
Précisons que pour cette Masterclass avec le mangaka, les photographies et enregistrements étaient interdits. Ce compte rendu peut donc comporter quelques imprécisions et certaines réponses ont été reformulées.
Présentateur : Avec le mangaka Daisuke Igarashi, nous allons parler de nature, de légendes, de vos outils de travail ainsi qu’un peu de géographie, car vous avez beaucoup exploré le Japon.
Cette rencontre est pour la sortie du premier tome de Kamakura Bakeneko Club sous le label Moonlight, des éditions Delcourt. Dans cette oeuvre, on entre dans une boutique qui vend des objets à l’effigie de chats, c’est autant l’univers kawai1 que celui des yokai2 qui va nous retenir. Aux côtés d’Arisa, une jeune femme qui travaille dans la boutique, on rencontrera les visiteurs. Et si des chats hantaient réellement les lieux.
Vous habitez à Kamakura3 où se déroule l’action, est-ce que Kamakura Bakeneko Club existe ?
Daisuke Igarashi (mangaka) : Je ne sais pas si le Neko Club existe ou non. Quelque chose me dit que oui, je continue de le chercher, mais je ne l’ai pas trouvé.
Présentateur : Comment cette histoire vous est-elle venue ?
Daisuke Igarashi (mangaka) : Le récit se déroule à Kamakura, où je vis. C’est une ville à l’histoire très ancienne. C’est le premier lieu où les samouraïs sont arrivés au pouvoir. Il y a longtemps, de nombreuses guerres et de nombreux conflits s’y sont déroulés, provoquant beaucoup de morts. Aujourd’hui encore, lorsque l’on creuse pour de nouvelles constructions, on découvre des squelettes datant de cette époque.
C’est aussi une ville où la nature occupe une place importante, avec de nombreux temples et de vieux sanctuaires. Ces lieux sont toujours liés à la forêt, qui est ainsi très protégée. Kamakura est une ville ambivalente : il y a un côté très citadin, mais aussi un aspect très sauvage, avec de nombreux animaux. C’est cet environnement complexe qui m’a inspiré pour imaginer ce récit.
Présentateur : Parfois, vous injectez du fantastique dans vos récits. Aviez-vous l’ambition d’effectuer un travail de folkloriste, un peu comme l’a fait Shigeri Mizuki4 ?
Daisuke Igarashi (mangaka) : Depuis l’enfance, j’aime beaucoup les œuvres de Mizuki. Je possède notamment ses encyclopédies de yokai5, c’est quelqu’un qui m’a beaucoup influencé. J’ai également été très marqué par les histoires de fantômes japonais, ces récits mystérieux qui faisaient extrêmement peur, mais que je ne pouvais pas m’empêcher de lire et de regarder.
J’ai commencé à rassembler des informations sur les yōkai, à travers des livres et des encyclopédies. Puis je me suis rendu compte que ces histoires étaient souvent liées à des lieux bien précis. C’est ainsi qu’est né mon intérêt pour les lieux eux-mêmes, pour la culture, qu’elle soit culinaire ou autre, puis pour leur folklore. Ce sont mes centres d’intérêt personnels qui me poussent à avancer.
Présentateur : Il y a un rapport à la nature qui traverse toutes vos oeuvres et, à ce titre, vous avez grandi à Asakusa, au nord de Tokyo, vous aviez déjà décrit des sanctuaires, comme des sortes de révélations quand vous étiez enfant. Là où la frontière entre votre peau et la nature était déjà effacée. Aviez-vous déjà l’idée de devenir mangaka quand vous avez eu cette sensation ?
Daisuke Igarashi (mangaka) : C’est une expérience très marquante que j’ai vécue autrefois. Le sanctuaire se trouve dans un quartier résidentiel, il était entouré de très vieux arbres centenaires formant une espèce de forêt. Un jour, alors que je m’y promenais, il y eut beaucoup de vent, ainsi la lumière filtrait à travers les feuillages, les branches, et tous ces petits points de lumières me donnaient l’impression d’être dans une mer scintillante. Moi, j’étais une partie intégrante de ce paysage, j’avais l’impression qu’il n’y avait plus de frontière entre moi et la forêt. C’est cette émotion que j’ai toujours eu envie de transmettre dans mes mangas.
Présentateur : Dans les années 90, vous êtes parti plus au nord dans la préfecture d’Iwate, vous avez expérimenté la riziculture, pour être au plus près de cette expérience et de la vie autarcique. Ces expériences ont donné Petite forêt, selon vous un mangaka doit-il d’abord expérimenter avant de raconter ?
Daisuke Igarashi (mangaka) : Expérimenter est quelque chose d’extrêmement important, mais il ne s’agit pas non plus de dessiner tel quel ce qu’on a fait. Par exemple dans mon manga Sorcières, il y a des histoires qui se déroulent en Turquie, cependant, je n’y suis jamais allé. Je me suis inspiré de mes autres voyages, des sensations du quotidien, et j’ai fait de nombreuses recherches sur ce pays, pour développer mon imagination. Une fois publié, j’ai reçu des lettres de personnes qui y étaient allées et qui étaient persuadées que moi aussi, j’y étais allé. Il est donc important d’avoir une base, mais il faut aussi semer des graines et développer sa sensibilité.
Présentateur : Dans Petite Forêt, le personnage principal, Ichiko, dévoile des recettes réalisées avec les produits qu’elle trouve autour d’elle, dans la forêt. On se rend alors compte d’une forme d’abondance. Vous travaillez souvent sur une idée d’accumulation : les destinations dans Saru6, les recettes dans Petite Forêt et, dans Kamakura Bakeneko Club, les histoires de chats. Que cherchez-vous à traduire à travers cela ?
Daisuke Igarashi (mangaka) : Les accumulations, c’est ma manière de ressentir les choses, de voir le monde. Je le perçois comme une succession d’épisodes et de paysages, plutôt que comme une grande histoire.
Imaginons une personne qui porte un vaste projet. Si elle meurt avant de l’avoir mené à bien, alors, dans une grande histoire, c’est une tragédie. Mais si quelqu’un décide de reprendre ce projet, l’histoire change. Face à des événements similaires, selon la manière dont ils sont découpés, ils seront appréhendés différemment. C’est pour cela que je vois les choses comme une succession de petits épisodes et que je les dessine telles que je les perçois.
Présentateur : Nous parlions d’Arisa, l’héroïne de Kamakura Bakeneko Club. Par certains aspects, elle ressemble à Ruka dans Les Enfants de la mer. Vos personnages entretiennent-ils une forme de filiation ?
Daisuke Igarashi (mangaka) : Tous mes personnages reflètent ce que je suis, d’une manière ou d’une autre. Je ne suis pas le genre de personne à poursuivre un vaste projet en allant tout droit vers son objectif. J’aurais plutôt tendance à prendre les choses comme elles viennent, et c’est un trait que l’on retrouve chez mes personnages.
Présentateur : Lorsque vous préparez une histoire, vous rendez-vous sur place pour réaliser des dessins ou prenez-vous surtout des photographies ?
Daisuke Igarashi (mangaka) : Je prends beaucoup de photos, davantage que de croquis, pour des raisons de temps et de praticité. La photographie est plus efficace. Ensuite, lorsque je me mets à dessiner, je réalise mes croquis en m’appuyant sur ces photos. Elles me permettent de me remémorer le moment où je les ai prises. J’ai alors l’impression de retourner sur place, et cette sensation est très importante.
Présentateur : À quoi ressemble votre atelier ?
Daisuke Igarashi (mangaka) : Mon espace de travail est rempli de documents de recherche et d’albums photo, même si aujourd’hui tout est devenu principalement numérique. J’ai simplement mon ordinateur dans mon bureau. C’est un lieu assez sobre. Les paysages, eux, sont dans ma tête.
Présentateur : Comment travaillez-vous ? Dans le calme ou avec du bruit ? Le matin ou la nuit ?
Daisuke Igarashi (mangaka) : Cela dépend de ce sur quoi je travaille. En général, lorsque j’élabore une histoire, je n’écoute pas de musique. Je préfère me promener dans la nature, déambuler à l’extérieur. C’est ainsi que les idées me viennent.
Ensuite, lorsque je passe au dessin, je m’installe à mon bureau et j’écoute les bruits de la vie à l’extérieur de mon atelier. Enfin, lorsque la deadline approche vraiment et que j’ai besoin d’une concentration absolue, je mets une musique que j’apprécie ou la radio afin de me protéger des bruits qui pourraient me perturber.
Pendant que l’auteur réalisait son illustration, les questions ont continué.
Présentateur : Une illustration comme celle-ci peut-elle donner naissance à une nouvelle histoire ?
Daisuke Igarashi (mangaka) : Oui. Il m’arrive souvent d’assembler des éléments inattendus qui finissent par former une histoire. Cela arrive fréquemment lorsque je réalise de courtes histoires.
Présentateur : Avez-vous fait évoluer votre dessin pour Kamakura Bakeneko Club ?
Daisuke Igarashi (mangaka) : C’était la première fois que je travaillais pour une revue de prépublication. Habituellement, mes lecteurs sont de grands amateurs de mangas, ce qui n’était pas forcément le cas du lectorat de cette revue. Je me suis donc efforcé de rendre mes dessins plus lisibles.
Présentateur : Le Japon a une atmosphère plus humide. Ressentez-vous une différence lorsque vous peignez en France ?
Daisuke Igarashi (mangaka) : Oui, la peinture sèche plus vite ici. On sent qu’elle durcit davantage. C’est agréable, mais cela demande aussi un travail de réajustement. L’eau me semble également différente : les couleurs paraissent plus claires et plus lumineuses, alors que j’utilise pourtant les mêmes produits qu’au Japon.
Présentateur : Vous travaillez sans assistants. Pourquoi ce choix ?
Daisuke Igarashi (mangaka) : Il m’arrive parfois de faire appel à quelqu’un lorsque je manque vraiment de temps. Cependant, j’ai envie de dessiner chaque case moi-même. Chaque élément a un sens et cela me permet de transmettre exactement ce que je souhaite.
Présentateur : Parfois, les personnages sont moins détaillés que les paysages. Est-ce une manière de dire que l’être humain est moins important que la nature ?
Daisuke Igarashi (mangaka) : C’est surtout lié à ma manière de penser et à mes valeurs. J’aime tellement la nature que je prends le temps de dessiner les paysages avec beaucoup de soin. Mais mes mangas sont avant tout faits pour les êtres humains. J’ai donc besoin de représenter les personnages avec précision, quitte à faire ensuite quelques réajustements.
Présentateur : À quel moment savez-vous que votre dessin est terminé ?
Daisuke Igarashi (mangaka) : Parce qu’il y a une limite de temps ! Sinon, lorsque je fais de l’aquarelle, je termine généralement assez vite.
Présentateur : Vous avez dessiné une jeune fille. Pourquoi vos œuvres mettent-elles si souvent en scène des héroïnes ?
Daisuke Igarashi (mangaka) : Comme je le disais, mes personnages reflètent toujours une part de moi. Mais si un personnage est trop proche de ce que je suis, je finis par lui imposer des limites. En choisissant une héroïne, je lui laisse davantage de liberté et cela élargit son champ d’action.
- Mention – la conférence s’est terminée avec le choix du mangaka sur le dessin qu’il allait dessiner en live, à savoir une jeune femme et un gros chat. La photographie du dessin a été publié sur le compte instagram de @kodansha_en !
Daisuke Igarashi, Japan Expo 2026, Kamakura Bakeneko Club, Les enfants de la mer, Petite Forêt, Saru 




- « Mignon » en japonais ↩︎
- créature surnaturelle, esprit ou monstre, tiré du folklore japonais ↩︎
- Ville au sud de Tokyo ↩︎
- Shigeru Mura, connu sous le nom de plume Shigeru Mizuki, est un mangaka japonais. Il est un des grands fondateurs du manga d’horreur, se spécialisant dans les histoires de monstres et de fantômes japonais, avec des créatures telles que yōkai, tengu et kappa. Connu notamment pour Kitaro le repoussant ↩︎
- Publié aux éditions Pika sous le nom de Dictionnaire des Yôkai ↩︎
- Sortie du 1er tome de la réédition le 10 septembre 2026 dans la collection Moonlight Manga ↩︎