
Lieu : Japan Expo 2025 – le vendredi 9 juillet (scène Masterclass)
Retour sur la conférence publique avec la mangaka japonaise Hisae Iwaoka, éditée aux éditions Rue de Sèvres pour La forêt magique de Hoshigahara et aux éditions Kana pour La Cité Saturne
Les échanges concernent la carrière et les oeuvres de la mangaka, quelques éléments d’intrigues y sont dévoilés.
Présentateur : Bienvenue à vous, Mme Hisaei Iwaoka, vous êtes l’autrice de La forêt magique de Hoshigahara1 et de La Cité Saturne2 ainsi que d’autres œuvres. Avant de parler de vous et de votre œuvre, pouvez-vous nous dire quels sont les mangas qui vous ont donné envie d’en faire ?
Hisae Iwaoka (mangaka) : J’ai commencé à lire des mangas quand j’avais 4 ans et je trouvais déjà cela très amusant à l’époque. Mais s’il y a bien un manga qui m’a marquée, c’est un one shot que j’ai découvert à l’âge de 7 ans. C’était un titre d’horreur et c’est vraiment celui qui m’a fait tomber amoureuse des mangas. Par la suite, à 11 ans, j’ai découvert Ranma 1/2 et c’est cette œuvre qui m’a donné envie de devenir mangaka.
Présentateur : Vous avez grandi dans une ferme ; vous pensiez jusqu’au lycée que tout le monde était agriculteur ou fermier. Comment ce monde très concret de la vie rurale a-t-il nourri votre goût pour les univers fantastiques ? Cela semble très contrasté par rapport à ce que vous viviez.
Hisae Iwaoka (mangaka) : Oui, j’ai grandi à la campagne, mes parents étaient donc toujours très occupés. Le week-end, je les aidais à la ferme, mais le soir, en semaine, j’étais plutôt livrée à moi-même ; je restais seule à la maison avec mes grands-parents. Mes amis habitaient très loin, je ne pouvais donc pas aller jouer chez eux. À la place, je regardais la télévision, notamment des animes, et je lisais des mangas. Toutes ces œuvres que j’ai découvertes à cette époque ont nourri mes goûts.
Présentateur : Une fois au lycée, vous cachiez votre côté otaku3, vous avez même rejoint un club d’arts pour vous faire passer pour quelqu’un de « normal » qui ne lisait pas de manga. Est-ce que cette habitude de dissimuler celle que vous étiez vraiment est quelque chose qui vous a influencée dans la manière de présenter et de construire vos œuvres ?
Hisae Iwaoka (mangaka) : Oui, cela a influencé mon processus créatif, moins aujourd’hui, mais à l’époque où j’écrivais La forêt magique de Hoshigahara et La Cité Saturne, j’avais peur de montrer mon intériorité. Pour cette raison, je choisissais des hommes comme personnages principaux ; j’avais peur qu’en écrivant des personnages féminins, on les prenne pour mes alter ego. C’est quelque chose qui a changé aujourd’hui : je peux dessiner des femmes sans avoir cette crainte.
Présentateur : Toujours à cette époque, après le lycée, vous êtes entrée à l’université et, au lieu de vous tourner vers des études de manga, vous avez choisi les beaux-arts. Qu’est-ce que cela vous a apporté ? Est-ce que ces études vous ont donné des outils pour dessiner des mangas ? Les utilisez-vous encore aujourd’hui ?
Hisae Iwaoka (mangaka) : C’est une bonne question. Comme vous l’avez souligné, c’est vrai qu’à l’université, je me suis un peu éloignée du manga par manque de confiance en moi. J’étudiais la peinture à l’huile, comme au lycée. J’y ai appris plusieurs techniques, notamment l’anatomie et la représentation d’objets en trois dimensions, mais, pour être honnête, je ne suis pas certaine de m’en servir dans le manga.
En revanche, j’ai beaucoup travaillé les couleurs et cela se ressent peut-être davantage lorsque je réalise des illustrations en couleur.
Présentateur : Après cela, vous n’avez pas commencé directement dans le manga ; vous avez travaillé dans une société d’informatique et vous avez raconté, dans une interview, que vous dessiniez vos story-boards pendant vos pauses-café. Que retenez-vous de cette période, qui a été en quelque sorte les prémices de votre carrière ?
Hisae Iwaoka (mangaka) : Pour être exacte, j’étais designer dans une société de jeux vidéo. C’était une époque où j’avais énormément de travail, j’étais débordée, mais malgré tout, j’avais très envie de dessiner des mangas. C’était une période assez difficile, mais aussi très satisfaisante. J’aimais beaucoup prendre le temps de réfléchir à des histoires tout en déjeunant tranquillement.
Présentateur : Vous avez assez peu travaillé avec des assistants au cours de votre carrière ; vous préférez garder le contrôle total sur vos œuvres, ce qui est assez rare au Japon. Qu’est-ce que cela change concrètement dans votre manière de construire une histoire ? Ces expériences vous ont-elles gênée ? Pourquoi avoir fait ce choix ?
Hisae Iwaoka (mangaka) : Effectivement, c’est plutôt rare au Japon. La plupart des mangakas sont très occupés et emploient donc des assistants, mais il existe aussi des artistes comme moi qui travaillent seuls du début à la fin, ou presque. Par exemple, pour La forêt magique de Hoshigahara, ce n’est pas aussi impressionnant que cela, car je n’ai pas tout fait toute seule. Pour la dernière étape, à savoir la pose des trames, une amie venait m’aider. Je ne peux donc pas vraiment dire que j’ai travaillé seule sur cette œuvre.
En revanche, ce n’est absolument pas une critique des mangakas qui emploient des assistants, notamment pour dessiner les décors. Je trouve même qu’un paysage réalisé à plusieurs mains peut être magnifique. Pour ma part, si je n’en emploie pas, c’est parce que je ne me considère pas comme particulièrement douée en dessin et j’ai peur qu’en travaillant avec des assistants qui dessineraient mieux que moi, j’en pâtisse un peu et que je perde ma patte. Je ne voudrais pas que mes mangas cessent d’être véritablement les miens.
Présentateur : En 2011, vous êtes devenue la troisième femme à recevoir un prix au Japan Art Festival, l’une des récompenses les plus prestigieuses du Japon. Comment regardez-vous aujourd’hui cette place dans la lignée des femmes distinguées par ce prix ?
Hisae Iwaoka (mangaka) : Lorsque j’ai reçu ce prix, un immense séisme venait de frapper le Japon. J’étais évidemment très heureuse, c’était une surprise et un grand honneur, mais j’avais écrit une œuvre qui évoquait une catastrophe similaire. J’éprouvais donc des sentiments très ambivalents au moment de recevoir cette récompense.
Quant au fait d’être la troisième femme à recevoir ce prix, personnellement, je n’aime pas trop être ramenée à la catégorie « femme ». Je n’aime pas que l’on distingue les hommes et les femmes de cette manière, mais c’est une opinion très personnelle. D’ailleurs, ce prix n’existe plus aujourd’hui et, après moi, plusieurs autres femmes l’ont reçu. Désormais, on ne me présente plus comme une artiste femme ; ce n’est plus ce qui est mis en avant, et cela me convient très bien.
Présentateur : Des années plus tard, vous avez fait un premier voyage en France, vous étiez au feu le Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême, vous y avez découvert la bande dessinée franco-belge, vous avez fait la rencontre de Pénélope Bagieu4 , est-ce que vous avez continué à vous y intéresser ? Est-ce que cela a fait évoluer votre pratique et votre approche du manga ?
Hisae Iwaoka (mangaka) : Je suis vraiment navrée de vous le dire, mais non, je ne lis pas beaucoup de bande dessinée. Au Japon, on en voit assez peu. En revanche, j’ai lu Les Culottées de Pénélope Bagieu, que j’ai eu l’honneur de rencontrer à Angoulême. J’ai trouvé Les Culottées très intéressantes, très faciles à lire, et la mise en page était remarquable. Je ne sais pas trop comment l’exprimer, mais j’aimerais devenir aussi forte qu’elle. Cela dit, nos approches sont différentes : je suis davantage dans le divertissement et la fiction, nous ne suivons pas le même chemin.
Présentateur : À cette période, vous publiiez La Cité Saturne, et l’on vous connaît aujourd’hui pour La forêt magique de Hoshigahara. Finalement, ces deux œuvres se répondent. Alors que la première se déroule entièrement dans l’espace, loin du commun des mortels, la seconde est profondément ancrée dans la nature, au cœur d’une forêt. Pourquoi ce changement radical d’univers ?
Hisae Iwaoka (mangaka) : En réalité, je les ai écrites à la même époque. Pour être exacte, j’ai commencé par La Cité Saturne, puis j’ai lancé en parallèle La forêt magique de Hoshigahara. Dans La Cité Saturne, je dessinais beaucoup de bâtiments et j’avais envie de dessiner autre chose. L’opposé des bâtiments, c’est la nature, c’est ainsi que je suis arrivée à cette forêt magique de Hoshigahara.
Présentateur : Pourtant, lorsqu’on regarde les thèmes profonds abordés dans ces deux œuvres, elles semblent très complémentaires et entrent en résonance. En empruntant deux chemins si différents, aviez-vous conscience de rejoindre les mêmes thématiques ?
Hisae Iwaoka (mangaka) : C’est vrai que j’ai tendance à revenir aux mêmes thèmes, même dans des œuvres que vous ne connaissez probablement pas. Je m’intéresse souvent à la solitude. J’aime mettre en scène des personnages isolés qui vont peu à peu tisser des liens. Ils vont se créer un entourage et découvrir, au fil du temps, ce qui est vraiment précieux pour eux. Ce n’est pas forcément quelque chose que je fais consciemment. Parfois, cela m’étonne moi-même, mais je pense que c’est lié au fait que je mets beaucoup de moi dans mes œuvres.
Présentateur : L’histoire de La forêt magique de Hoshigahara raconte celle d’une petite forêt perdue au milieu d’un quartier résidentiel, que les enfants croient hantée et où personne n’ose entrer. D’où vient cette image, à la fois étonnante et très précise, de ce petit coin de nature au cœur des habitations ?
Hisae Iwaoka (mangaka) : Je pense que c’est difficile à imaginer pour des Français qui vivent à Paris, mais au Japon, c’est quelque chose que l’on voit souvent. Dans un quartier résidentiel, il peut y avoir une maison abandonnée parce que ses propriétaires sont décédés. Peu à peu, la nature y reprend ses droits : les plantes et les arbres envahissent le terrain. C’est une image très courante au Japon et j’en vois depuis mon enfance. Dans l’imaginaire japonais, cela a quelque chose d’un peu effrayant.
Présentateur : Dans cette histoire, il y a un humain, Soichi, qui vit dans cette forêt où tout peut prendre vie sous la forme d’esprits : un caillou, une tortue… Lorsqu’il rencontre un personnage en particulier, celui-ci lui remet une carte à tamponner, un objet très courant au Japon, et ils concluent ensemble une sorte de pacte. D’où vous est venue cette idée de carte permettant de faire le lien entre les humains et les esprits ?
Hisae Iwaoka (mangaka) : Quand j’ai commencé cette série, les cartes à tampons étaient vraiment très à la mode au Japon. On en trouvait dans tous les magasins afin de bénéficier de réductions. Comme on ne voyait presque jamais cela dans les mangas, j’ai décidé de m’en inspirer. Les Japonais adorent collectionner les tampons.
Présentateur : Dans cette série, de nombreux autres personnages interviennent, notamment des esprits, mais aussi un autre humain, Yohei, un jeune garçon. Il se lie surtout avec l’esprit d’un petit caillou, qui s’appelle justement Caillou. À mes yeux, c’est l’une des relations les plus marquantes de l’histoire. Les enfants regardent naturellement le monde différemment des adultes. Lorsque vous étiez petite, aviez-vous, vous aussi, des amis imaginaires ? Pensiez-vous que les objets pouvaient posséder une âme ou un petit esprit ?
Hisae Iwaoka (mangaka) : C’est possible, mais honnêtement, je ne m’en souviens plus. En revanche, lorsque j’étais enfant, j’avais une énorme peluche que l’on voit sur toutes mes photos d’enfance. Un jour, mes parents ont fini par la jeter. J’ignore si elle avait une âme, mais cela m’avait rendue extrêmement triste. Il m’arrive encore aujourd’hui de me demander si, finalement, elle en avait une.
Présentateur : La série débute sur un ton assez léger, avec des chapitres indépendants reliés par un fil conducteur discret, avant que l’histoire ne prenne progressivement une autre ampleur et devienne de plus en plus sombre. Comment avez-vous construit ce basculement ?
Hisae Iwaoka (mangaka) : Vous avez raison. Au début, c’est un récit assez léger qui devient progressivement plus sombre. J’ai beaucoup réfléchi à cet équilibre, mais je savais dès le départ que je voulais offrir une fin heureuse à tous les personnages. Il y a donc eu plusieurs rebondissements et développements destinés à captiver le lecteur. À la fin, il était difficile de tout relier, mais je savais déjà que je voulais sauver chacun de mes personnages.
Présentateur : Dans cette histoire, en dehors du folklore japonais qui est assez évident même visuellement, quelles ont été vos sources d’inspiration, qu’elles soient graphiques ou d’histoires ?
Hisae Iwaoka (mangaka) : Je pense que je me suis inspirée des Matsuri5 et j’ai aussi puisé dans mes souvenirs. Par exemple, lorsque j’étais petite, nous avions un bain comme celui que l’on voit dans Mon voisin Totoro : une cuve en métal que l’on chauffait par-dessous. Je me souviens très bien de ces moments où j’attendais que l’eau chauffe. Ce sont ce genre de souvenirs qui m’ont inspirée. Quant aux Matsuri et au folklore japonais, je me suis inspirée de plusieurs traditions ; il m’est donc difficile de n’en citer qu’une seule.
Présentateur : Depuis le début, on parle de science-fiction et de fantasy, mais on va parler d’autres choses, car à la fin de l’année, vous pourrez trouver un nouveau titre en librairie, Piqués en plein coeur6. Dans ce manga, on est dans une romance très lente, très douce, où les personnages se cherchent, c’est presque immobile par rapport à vos autres récits. Pourquoi cette envie de resserrer cette histoire dans un seul bâtiment avec ces deux personnages ?
Hisae Iwaoka (mangaka) : C’est mon éditrice qui m’a approchée en me disant qu’elle souhaitait lancer un nouveau magazine de prépublication, davantage centré sur les petits bonheurs du quotidien. À cette époque, j’avais l’habitude de fabriquer de petites peluches et mon mari rêvait d’ouvrir un café. Il ne l’a jamais fait, mais c’était un rêve qui lui tenait à cœur. J’ai réuni ces deux éléments et mon éditrice m’a ensuite demandé d’y ajouter quelques touches de surnaturel. C’est ainsi qu’est né Piqués en plein cœur.
Présentateur : Pour préciser, le personnage masculin fabrique de petites peluches qu’il vend. D’ailleurs, dans le titre japonais, il y a un jeu de mots. Le manga s’intitule Shiawase no Machi ; or, « machi » possède un double sens : il peut désigner la ville, mais aussi l’aiguille, ce qui est très symbolique puisque le personnage confectionne des peluches. L’aiguille joue d’ailleurs un rôle très particulier dans le récit. Comment cette idée vous est-elle venue ?
Hisae Iwaoka (mangaka) : En réalité, le jeu de mots est venu avant l’histoire. Dans Shiawase no Machi, je voulais que le lecteur pense d’abord à la ville en découvrant le titre, puis qu’au fil de sa lecture il comprenne que le « machi » du titre ne désigne pas la ville, mais l’aiguille. Je trouvais intéressant de les surprendre de cette manière.
Présentateur : Dans cette aiguille réside un personnage très important : l’esprit de la mère du jeune homme. Pourquoi aimez-vous autant faire habiter des esprits bienveillants dans des objets du quotidien ?
Hisae Iwaoka (mangaka) : Quand j’étais petite, je lisais beaucoup d’albums jeunesse. J’ai d’ailleurs eu l’occasion d’en découvrir également en France. Il y a souvent des animaux qui deviennent des personnages, et j’aime beaucoup cette idée de loger une âme dans un objet. En y réfléchissant aujourd’hui, je me dis que Doraemon m’a peut-être aussi influencée. On y retrouve des idées assez proches, avec des objets qui semblent eux aussi avoir une âme.
Présentateur : L’année prochaine, vous célébrerez vos vingt-cinq ans de carrière, soit près de la moitié de votre vie consacrée au manga. Que retenez-vous de ce quart de siècle de création ?
Hisae Iwaoka (mangaka) : C’est vrai que le temps passe très vite. Il m’arrive parfois de me sentir seule, mais lorsque j’y réfléchis, je me rends compte à quel point les liens humains sont essentiels. Malgré la distance, je suis soutenue par mes amis, ma famille et mes lecteurs, et ces relations comptent énormément pour moi. Il y a aussi les autres mangakas, qui sont à la fois mes rivaux et une source de motivation. Ils me donnent envie de me dépasser et de donner le meilleur de moi-même. Avec certaines amies, qui sont également artistes, il nous arrive d’ailleurs de louer une galerie afin d’y exposer ensemble nos œuvres.
Présentateur : Depuis vos débuts, vous avez exploré de nombreux genres et de nombreuses thématiques. Y a-t-il un univers ou une idée que vous n’avez pas encore abordés et que vous aimeriez explorer ? Existe-t-il un type d’œuvre que vous rêveriez d’écrire ?
Hisae Iwaoka (mangaka) : J’aimerais beaucoup écrire un album pour enfants. J’ai un fils de 9 ans qui n’aime pas les légumes et mon ambition serait de créer un livre qui lui donnerait envie d’en manger.
Présentateur : Les légumes de cette histoire auront-ils, eux aussi, un esprit ?
Hisae Iwaoka (mangaka) : Puisqu’ils sont censés être mangés, ce serait un peu cruel de leur donner une âme. Je voudrais surtout que mon fils finisse par bien s’entendre avec les légumes.
Présentateur : Merci beaucoup d’avoir été avec nous.
Chronique du tome 1 de La forêt magique de Hoshigahara
