Interview de Jodi Taylor

Autrice britannique à l’humour prononcé, Jodi Taylor s’est imposée comme une figure incontournable du voyage temporel déjanté grâce à sa série Les Chroniques de St Mary. Mêlant Histoire, science-fiction, humour et émotion, ses romans suivent les historiens de St Mary, une institution aussi brillante que catastrophique, spécialisée dans l’observation des grands événements du passé… avec plus ou moins de dégâts collatéraux.

Traduit en France chez Hervé Chopin (et chez Pocket imaginaire pour la version poche), l’univers de Jodi Taylor séduit par son équilibre entre aventures explosives, personnages profondément attachants et véritable passion pour l’Histoire. À l’occasion de la parution française des derniers tomes, de sa nouvelle série du même univers (La Police du temps) et de sa venue en France, l’autrice a accepté de répondre à nos questions.

En découvrant ses réponses, on comprend mieux certaines choses… de ses personnages et de ses décision ! On remercie les éditions Hervé Chopin pour avoir bien voulu être notre intermédiaire, et Jodi Taylor pour tout ce qu’elle nous offre.

Onirik : La série des Chroniques de St Mary mélange histoire, science-fiction et humour. Comment est née cette idée assez unique ?

Jodi Taylor : Ce sont tout simplement les sujets que j’aimais moi-même lire, et le conseil qu’on donne toujours est d’écrire le genre de livre qu’on aimerait lire. J’ai toujours aimé l’Histoire et il me semblait que le système éducatif négligeait cette matière. Quand j’ai commencé à écrire, je crois que je voulais montrer à quel point l’Histoire pouvait être intéressante, sanglante, passionnante et fascinante.

Au départ, les livres devaient surtout parler d’Histoire et St Mary n’était qu’un moyen d’envoyer les historiens observer des événements importants. Mais comme il s’agit de St Mary, les personnages ont fini par s’imposer dans le récit, et aujourd’hui je pense que Les Chroniques de St Mary reposent sur trois grands piliers : la voix personnelle de Max qui raconte l’histoire, l’Histoire elle-même, et le personnel de St Mary.

Onirik : Ce mélange de genres a-t-il été difficile à faire accepter, par les éditeurs ou les lecteurs ?

Jodi Taylor : Oui, cela a été difficile à faire accepter. Finalement, on m’a convaincue de m’autoéditer via Amazon. Je n’avais aucune ambition de succès : je voulais simplement voir si j’avais la discipline mentale nécessaire pour écrire un livre. J’avais calculé que si toute ma famille achetait un exemplaire — ce qu’ils n’ont pas fait, et nous en discutons encore aujourd’hui — je vendrais peut-être entre sept et dix copies.

Je ne savais même pas qu’il existait une liste des meilleures ventes Amazon, alors imaginez ma surprise quand on m’a annoncé que j’étais numéro un ! C’était la première fois de ma vie que j’avais besoin de m’allonger sans que ce soit lié au vin.

Donc oui, je suppose que je dois mon acceptation et mon succès à mes merveilleux lecteurs — je chéris chacun d’entre eux — parce que l’édition traditionnelle ne semblait pas intéressée.

Onirik : Pourquoi avoir choisi l’Histoire comme terrain de jeu principal ? D’où viennent toutes ces connaissances précises présentes dans vos romans ?

Jodi Taylor : L’Histoire a toujours été la matière qui m’intéressait le plus, même si elle n’est plus très à la mode aujourd’hui. Et même si ce n’était pas encore un sujet majeur quand j’ai commencé à écrire en 2012, la fausse Histoire1 est désormais quelque chose de préoccupant.

Très tôt dans la série, le Dr Bairstow évoque l’importance de conserver une trace fidèle des événements tels qu’ils se sont réellement produits. Pas les versions politiques ou religieuses, pas le récit “à la mode”, mais la vérité, souvent dérangeante. Parce qu’une fois perdue, elle disparaît pour toujours.

Onirik : Y a-t-il une période historique que vous rêvez encore d’explorer… ou une que vous préférez éviter ?

Jodi Taylor : Troie2. J’adorerais aller à Troie. Le cheval de Troie a-t-il vraiment existé ? Hélène de Troie a-t-elle réellement existé ? Ou était-ce, comme souvent, moins une histoire de reine enlevée qu’une question de routes commerciales et de lutte avec Mycènes pour le contrôle du Bosphore ?

Onirik : Vos livres donnent envie d’apprendre tout en s’amusant. Combien de recherches nécessite chaque roman ?

Jodi Taylor : Cela dépend beaucoup. Je suis actuellement en train d’écrire le tome 15 et il possède un contexte historique antique très complexe. Max voit bien plus du monde antique qu’elle ne le souhaiterait.

J’ai un énorme dossier posé sur mon bureau — je le regarde en ce moment même — rempli d’ouvrages historiques, de détails géographiques, d’informations sur les vêtements et costumes, la position de l’armée, la religion, la météo, les conditions sociales, ainsi qu’une montagne d’informations vaguement liées dont je pourrais avoir besoin.

Je soupçonne que je n’utiliserai qu’une petite partie de ce que j’ai rassemblé, mais je peux vous garantir que si je ne l’ai pas, alors j’en aurai besoin.

Onirik : Si vous pouviez assister à un événement historique sans aucun risque, lequel choisiriez-vous ?

Jodi Taylor : Comme je l’ai dit : Troie. Et ce ne serait probablement pas sans danger, mais qui pourrait résister à l’occasion d’assister à un événement aussi important ? Jusqu’à quel point Homère était-il fidèle à la réalité ? Les dieux antiques apparaissaient-ils vraiment pour choisir un camp et se battre sur le champ de bataille ? Comment ne pas avoir envie de le savoir ? Sinon, Ramsès le Grand et l’Égypte antique.

Ou Édouard IV : était-il réellement illégitime ? Ou son frère Richard III : était-il vraiment le méchant décrit par Shakespeare ? Ou encore la butte herbeuse lors de l’assassinat de Kennedy : que s’est-il réellement passé ce jour-là à Dallas ? Y avait-il un second tireur ? Ou Stonehenge. Quand et pourquoi a-t-il été construit ? Et par qui ?

Je pourrais continuer encore longtemps… et il serait sans doute préférable que quelqu’un m’arrête maintenant.

Onirik : Max est une héroïne brillante, drôle et profondément humaine. Comment est-elle née ?

Jodi Taylor : Elle est née d’une idée assez floue. Comme je l’ai dit, l’Histoire devait être l’élément principal, mais le personnage est littéralement sorti de mon stylo. J’ai très peu de contrôle sur mes personnages. Ou sur quoi que ce soit, d’ailleurs.

Je l’ai faite rousse parce qu’à l’époque mes fils d’actualité étaient remplis de témoignages de jeunes filles moquées — voire harcelées — à cause de la couleur de leurs cheveux. Une personne racontait même que sa petite fille de quatre ans lui avait demandé si elle pouvait se teindre les cheveux en brun parce qu’on se moquait d’elle à l’école. Ce n’était qu’un petit geste, mais j’ai voulu riposter à ma manière.

Onirik : Vos personnages entretiennent des relations très fortes et souvent très drôles. Les dialogues viennent-ils naturellement pendant l’écriture ?

Jodi Taylor : Oui. Mon agente dit que je ne devrais pas parler des voix dans ma tête parce que ça rend les gens nerveux, mais c’est de là que viennent les dialogues, donc je suis obligée d’en parler.

Les événements et les conversations se déroulent simplement dans mon esprit. Moi, je ne fais que les écrire.

Onirik : Y a-t-il un personnage que vous prenez particulièrement plaisir à mettre en difficulté ?

Jodi Taylor : Eh bien, Max, évidemment. Et Markham3. Ils sont résistants et débrouillards. J’aime les faire souffrir, puis devoir imaginer des moyens de les sauver.

Onirik : Vos romans n’hésitent pas à faire disparaître des personnages importants, parfois très tôt. Pourquoi ce choix narratif aussi audacieux ?

Jodi Taylor : J’ai pris cette décision très tôt. Je ne voulais pas que l’histoire ressemble à une série télé où chaque semaine les personnages se retrouvent dans un danger terrible mais s’en sortent miraculeusement à chaque fois.

Je voulais que mes lecteurs sachent que lorsque mes personnages sont en danger, il y a une forte chance qu’ils ne s’en sortent pas indemnes. Voire pas vivants du tout.

Et puis, je suis quelqu’un d’assez cruel4, finalement, et avoir le pouvoir de vie ou de mort sur mes personnages a complètement détruit le peu de bonté qu’il me restait.

Onirik : Vous explorez le voyage dans le temps à travers plusieurs séries. Avez-vous encore des idées pour développer cet univers ou envisagez-vous de nouveaux projets ?

Jodi Taylor : Il y a déjà la série La Police du temps. Un jour, en écrivant une histoire de St Mary, j’ai soudain réalisé à quel point St Mary devait être insupportable pour les agents de la Police du Temps qui essaient simplement d’empêcher le chaos temporel provoqué par eux. Et tout est parti de là.

Et il y a aussi deux personnages – Smallhope et Pennyroyal 5– apparus à l’origine dans une nouvelle de l’univers de St Mary, il y a plusieurs années, puis qui ont refusé de partir. Je n’ai pas résisté à la tentation de raconter leur rencontre. Cela devait être une simple nouvelle, mais, comme souvent, cela m’a complètement échappé et est devenu un roman entier. Le second tome sort plus tard cette année et j’ai déjà des plans pour un troisième.

J’ai des idées en permanence. Généralement vers deux heures et demie du matin. Croyez-moi, l’insomnie n’est pas la malédiction que les gens imaginent. Mais je ne sais pas combien de ces idées finiront réellement sur le papier. Et je suis consciente de l’ironie de cette phrase, mais il n’y a tout simplement pas assez de temps pour faire tout ce que j’aimerais faire.

Onirik : Enfin… si St Mary’s existait réellement, postuleriez-vous malgré tous les dangers ?

Jodi Taylor : Oh mon Dieu, oui. Immédiatement.

Et oui, vu mon historique catastrophique en cuisine, avec les plantes, mon incapacité à m’orienter sans me perdre, et toutes ces choses que les autres semblent faire facilement mais pas moi, mes chances de survivre jusqu’à la fin de la première semaine seraient faibles. Ou inexistantes.

Mais je serais incapable de résister à la tentation d’aller voir tout cela de mes propres yeux. Qui le pourrait ?6

Onirik : Un grand merci pour ces réponses, qui éveillent encore plus de questions qu’elles n’en résolvent… et donnent plus que jamais envie de replonger dans l’univers de St Mary !


  1. La réécriture d’événement jusqu’aux fake news ↩︎
  2. On vous conseille le troisième tome qui visite la chute de Troie ↩︎
  3. Markham est l’un des personnage qui a le plus bénéficié du plus beau glow up ↩︎
  4. Son autre nom de plume, Isabella Barclay, est le nom de la très méchante de sa série Les Chroniques de St Mary↩︎
  5. Ils apparaissent brièvement dans le second tome de La Police du temps ↩︎
  6. Pas moi ! ↩︎