À l’occasion de la nouvelle exposition de la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé consacrée à Jean-Jacques Annaud, nous avons partagé un moment avec le cinéaste. Quelques questions en tête… mais très vite balayées : dès qu’il parle de cinéma, il raconte, il déroule, il embarque son public. Et l’on découvre alors un homme généreux, précis, pour qui les histoires existent autant dans les images que dans les mots. Passionnant !

Il arrive avec ce mélange de précision et de malice qui le caractérise. Très vite, on comprend que pour Jean-Jacques Annaud, le cinéma n’est pas un métier : c’est une manière d’habiter le monde. À peine installé, il avoue, sourire en coin :
« Je suis insupportable. » L’aveu fait rire, mais il est sérieux. Dès qu’un appareil photo apparaît, l’instinct prend le dessus :
« Ma femme adore prendre des photos… et moi je suis derrière : un peu plus à gauche, un peu plus à droite… »
Une déformation professionnelle ? Plutôt une seconde nature. « J’ai commencé la photo à 7 ans. J’ai fait des milliers de photos. J’attendais la bonne lumière, je choisissais le bon objectif… Je ne peux pas faire autrement. »
Même en lisant le journal, il ne voit pas des mots, mais des plans : « Je vois la scène. Je la découpe tout de suite. »
Un écureuil… très organisé
Le matin même, quelqu’un l’a comparé à un écureuil. Il éclate de rire : « Ah oui ! J’en ai un dans mon jardin… il garde tout, mais il ne sait plus où. » Lui, en revanche, sait exactement. Car derrière le cinéaste se cache un archiviste obsessionnel :
« J’ai rouvert des dossiers que je n’avais pas ouverts depuis 40 ans. » Tout est conservé. Par respect, dit-il, mais aussi par fascination : « Les dessins de costumes, les maquettes… c’est trop beau pour être jeté. »
Alors il classe. Tout. Méthodiquement. « Documentation, premières idées, scénario… ça peut aller jusqu’à 17 versions. »
Puis viennent les lieux, le casting, la musique… Un film entier, déjà vivant dans ses dossiers.
Et parfois, la réalité rejoint l’intuition : « J’ai retrouvé mes premiers storyboards… le montage était exactement le même que le résultat filmé. »
Diriger, c’est regarder juste
Sur un plateau, rien n’est laissé au hasard, et surtout pas les détails. « Je commente énormément mes dossiers techniques », reconnaît-il sans détour. Parce qu’il a une exigence simple : « J’ai envie que le film ressemble à ce que j’ai imaginé. Et c’est plus facile pour les équipes (jusqu’à 600 personnes, parlant pas ou mal anglais) de savoir dès le départ où on va »
Et parfois, tout se joue sur un élément que l’on pourrait croire secondaire : « Le costume fait le moine. » Il insiste : un mauvais costume peut fausser toute une interprétation. « Vous pouvez croire que l’acteur joue mal… mais ce n’est pas lui. ». Puis, dans un sourire presque désarmant : « On peut dire que je suis un chieur. »
Le froid, les acteurs… et la vérité

Le réalisme, chez lui, n’est jamais un effet : c’est une condition. Sur le tournage du Nom de la rose, il refuse d’adoucir les conditions pour John Huston, atteint d’un asthme et âgé. « Il voulait que les décors soient chauffés… j’ai refusé. ». Pourquoi ? « Si vous demandez à un acteur de faire semblant d’avoir froid, c’est ridicule. »La phrase tombe, nette :
« S’il a vraiment froid… il joue juste. » Car au fond, tout converge vers une idée : mettre le réel au service de l’émotion.
« Le décor doit être au service de l’histoire. Et donc de l’acteur. »
Une affaire de lien
Mais au-delà de la rigueur, il y a une chose qui ne se dirige pas : la relation. Sur Sept ans au Tibet, il attend Brad Pitt pour la scène qu’ils ont préparé. Le temps passe. L’inquiétude monte. Puis il jette les yeux sur la falaise en contrebas. « Je le vois suspendu dans le vide… en train de fumer tranquillement. Attendant depuis 20 minutes calmement dans le froid et le danger éventuel » Le souvenir le fait encore rire. Parce que tout est là : « Quand le rapport est bon, on en rit. »
Avec Patrick Dewaere, c’était « magique ». Et même inattendu : « Durant le tournage de Coup de tête, on est tombés amoureux… heureusement pas de la même femme. » Il aime les tournages harmonieux. Sans éclats inutiles. « On m’a demandé si je me mettais en colère… j’ai répondu non. » Sa secrétaire, elle, a eu le dernier mot : « C’est ça qui est terrifiant ».
Penser le film avant qu’il existe
Chez lui, la mise en scène ne commence pas sur le plateau. Elle naît dans les mots. « Tout commence à l’écriture. » Il le prouve avec une simplicité redoutable : « Une porte claque, une ombre se dissimule… ce n’est pas la même chose que John entre et ferme la porte. » Chaque phrase est déjà une image. « Quand j’écris, j’ai le découpage en tête. »
Et le processus ne s’arrête jamais : « Quand je tourne, je pense au montage. » « Et au montage… je pense au son. » Une logique implacable, résumée en une phrase : « J’anticipe tout le temps. »
Le pouvoir invisible

La musique, elle aussi, s’écrit en amont. Avec John Williams et Yo-Yo Ma, il cherche la justesse émotionnelle :
« Une scène banale peut devenir bouleversante avec la musique. » Mais encore faut-il l’avoir pensée au bon moment : « Il faut le savoir avant de tourner, pour pouvoir diriger l’acteur dans la bonne émotion. »
Un métier vertigineux
Ce qu’il décrit, au fond, c’est une mécanique d’une précision vertigineuse. « On pose 600 questions par jour à un réalisateur. » Et chaque réponse compte. Si vous répondez mal, vous abîmez un personnage… puis une scène… puis le film. » Mais c’est aussi ce qui le fascine : « Il y a 2000 façons de raconter une histoire. » Et le vrai travail, c’est de choisir : « Celle qui est cohérente avec l’émotion. »
Ne jamais céder sur l’essentiel
Parfois, il faut se battre. Sur La Guerre du feu, on lui demande de supprimer une scène clé : la découverte du feu.
Motif ? « Il n’y avait ni sexe ni violence. » Il sourit encore, presque incrédule : « J’ai dû négocié, occuper l’équipe principal sur les plans de coupe et j’ai pris un hélicoptère… et je suis allé la tourner quand même. » Parce que certaines images ne se négocient pas.
La liberté, toujours
Il avoue ne jamais avoir eu trop de soucis avec ses producteurs. Et, il y a ces moments rares. En Chine, on lui promet une liberté totale : « On vous laisse libre. » Il s’en amuse encore : « Je n’ai jamais été aussi libre… et ils n’ont rien modifié. »
Au fil de la rencontre, une évidence s’impose : Jean-Jacques Annaud ne raconte pas seulement des histoires. Il les voit. Avant tout le monde. Et il les offre aux monde avec générosité !
Préambule à l’exposition :