
Éditeur : Picquier
roman de Yan Lianke
Lorsque le colonel vaquait à ses occupations, il ne restait dans cette maison construite par les Soviétiques que Liu Lian, la femme du colonel, âgée de trente-deux ans, et Wu Dawang, l’ordonnance faisant office de cuisinier, âgé de vingt-huit ans. C’était comme si, dans un immense jardin, il n’était resté qu’une jolie fleur et un sarcloir.
Wu Dawang a parfaitement assimilé les devoirs d’un soldat de l’Armée populaire chinoise de libération : « Ne pas dire ce qu’on ne doit pas dire, ne pas demander ce qu’on ne doit pas demander, ne pas faire ce qu’on ne doit pas faire ». Il sert avec zèle le colonel de son unité, car «servir un officier supérieur, c’est servir le peuple ». Devant s’absenter pour deux mois, le colonel charge son ordonnance d’obéir en tout point à son épouse. Wu Dawang a parfaitement saisi la consigne. Ainsi, il ne doit pas monter à l’étage où se trouve la chambre du couple, sauf ordre formel de la colonelle.
Peu de temps après le départ du colonel, Wu Dawang est appelé à l’étage. Il obéit et ne dit rien. On lui dit d’entrer dans la chambre. Il s’exécute et ne demande pas pourquoi. Il est vrai que la colonelle est vêtue d’une chemise de nuit et que les ordres (non formulés) sont assez clairs. Certes, il doit obéir. Mais doit-il faire quelque chose qui risque de contrarier énormément le colonel s’il était au courant ?
D’un autre côté servir la colonelle, c’est d’une certaine façon servir le colonel et… servir un officier supérieur, c’est servir le peuple. Cependant, le colonel sera revenu dans deux mois et la section de mitrailleuse se trouve placée sous son autorité directe. Wu Dawang va-t-il prendre le risque de servir le peuple ? Précisons que la chemise de nuit de la colonelle se trouve fendue sur le côté. Ceci contribue énormément à ce que Wu Dawang effectue son devoir !
Passons sur quelques scènes illustrant le dévouement de Wu Dawang. Cependant (acte manqué ou épuisement ?), une petite statue représentant le président Mao (Grand Timonier, dirigeant suprême de la République populaire de Chine, Secrétaire général du Parti communiste chinois, président de la Commission militaire centrale) se retrouve fracassée au sol. « Un événement qu’on peut aller jusqu’à qualifier d’antihistorique et d’antisocial, un événement portant atteinte à la politique du Parti ».
L’acte infâme va-t-il anéantir la libido des deux amants ? Bien au contraire ! Cela ravive l’énergie de Wu Dawang. Ayant parfaitement compris les symptômes (et leurs effets), la colonelle effectue à son tour un acte contre-révolutionnaire en lacérant un portrait de Mao. C’est le début d’une série d’actes absolument contre-révolutionnaires impliquant la destruction totale de tout objet, gravure ou citation impliquant le Parti communiste dans un délire associant le stupre et le chaos !
Limogé de l’Armée nationale de libération, Yan Lianke s’est lancé dans la littérature et a régulièrement attiré les foudres de la censure chinoise. Il est à craindre que les censeurs de cet ouvrage1 aient reçu un aller-simple pour le Laogai, le goulag chinois, car évidemment pour interdire ce livre… il fallait l’avoir lu !
- Adapté en BD par Alex W. Inker aux Éditions Sarbacane. ↩︎
Fiche technique
Format : poche
Pages : 208
Traduction : Claude Payen
Éditeur : Picquier
Sortie : 4 janvier 2018
Prix : 7,50 €