Interview d’Hermann

Cette Interview de l’auteur de BD Hermann (1938-2026) a été réalisée par Damien Dhondt et est parue initialement dans le n° 1 du fanzine La Cité des bulles en 2001.

Si nous commencions chronologiquement ? Qu’est-ce qui a commencé en premier ? Les Belles Histoires de l’oncle Paul ou Jugurtha ?

Hermann : Je crois avoir fait une seule Histoire de l’oncle Paul pour la maison Dupuis. Après, j’ai fait partie du studio Greg et on a commencé par des courts récits. Il n’y avait pas de thèmes suffisamment précis et puis il fallait aussi voir lequel de ces quelques récits allaient prendre auprès du public. Il y avait quand même un laps de temps qui nous était imposé pour atteindre le résultat. Mais d’un autre côté, je ne pouvais quand même pas rester à me tourner les pouces. Greg m’a mis dans les pattes un scénario soumis par Jean-Luc Vernal, qui à cette époque-là signait Laymilie, et qu’il a jugé suffisamment bon pour boucher le trou. Car oui, Jugurtha était destiné à boucher les trous. Ceci n’est pas méprisant. C’est ainsi que ça s’est produit.

On s’aperçoit que l’histoire de Jugurtha a été adaptée. Son histoire est passée du plausible historique à la légende.

Hermann : Je sais, mais ce n’est pas moi qui ai continué. Moi, je n’ai fait que les deux albums qui reposaient, vaille que vaille, sur les éléments historiques et encore, je dirais un peu modifié à travers les fantasmes du scénariste qui à ce moment-là était très soixante-huitard. Dans sa tête, Jugurtha était une sorte d’Ho Chi Minh qui se battait contre les troupes américano-romaines. Si vous lisez vraiment cet album, si vous reprenez l’historique de Jugurtha à travers ça, vous devinez que le bonhomme est un arriviste au même titre que tous les dictateurs et que dans le fond, il n’a pas hésité à éliminer beaucoup de membres de sa famille. L’ennui, c’est qu’en partie dans le but d’en faire un personnage très sympathique, la mort de tous ses rivaux a été présentée comme des accidents. Dans les albums un de ses frères est tombé dans le vide, un autre s’est empalé sur son épée. Dans la réalité, Jugurtha est un Chirac en plus cruel. Finalement, je comprends Jean-Luc Vernal qui, à ce moment-là était très de gauche. Il était profondément malhonnête. C’est une malhonnêteté de gauche, comme il y a des malhonnêtes de droite. Enfin l’être humain est ainsi fait.

Et pourquoi avoir arrêté Jugurtha ?

Hermann : Je n’ai réalisé que deux albums qui reposaient sur des faits historiques, relativement valables, jusqu’à un certain point, dans la mesure où on a des éléments de cette époque-là, parce qu’il a dû construire ces récits sur des échos, sur ce que les historiens romains avaient dits de Jugurtha. Il n’y avait pas de documents photographiques ni de journalistes sur place. Après, j’ai arrêté complètement Jugurtha et Jean-Luc Vernal qui, comme beaucoup de gens a un portefeuille dans la tête, s’est dit que ce serait dommage de laisser tomber le personnage. Mais l’ennui, c’est qu’on ne pouvait pas continuer la vie de Jugurtha, vu qu’il est mort dans les geôles de Rome à la fin de mon deuxième récit. Il allait créer un personnage qui est complètement fantaisiste, que j’appelle un peu « des histoires des aventures de Napoléon après St Hélène ». C’est Franz qui a accepté. Même si Vernal m’avait proposé cette chose, j’aurais dit non parce que ce ne serait pas crédible. J’aurais préféré qu’il imagine un personnage complètement fictif et qu’il le situe dans des récits complètement fous. Mais se servir d’un personnage qui a existé et tout d’un coup imaginer des situations qui me paraissent un peu absurdes, compte tenu du fait qu’il y a un personnage qui a existé au départ, je n’en vois pas vraiment l’utilité. Je ne trouve pas ça très malin.

Les histoires qui ont suivi sont assez bonnes.

Hermann : Oui, mais pourquoi avoir pris Jugurtha ? Pourquoi ne pas avoir carrément inventé un personnage complètement neuf, qui n’a jamais existé ? Ça collait davantage.

Jugurtha est un personnage populaire, chez les Kabyles notamment.

Hermann : Oui, évidemment, fatalement, puisque Jugurtha était un Kabyle. Les Numides étaient des Kabyles. Il n’y avait pas d’Arabes à cette époque-là. La poussée arabe est venue plus tard. Dans le fond, toute l’Afrique du Nord est occupée par des gens qui viennent de l’Est. Mais c’étaient des Kabyles qui vivaient là.

Les Vandales (venus d’Espagne) n’étaient pas encore là.

Hermann : Écoutez, ne me posez pas de questions. J’ai des connaissances historiques, mais qui ont quand même quelques lacunes.

Puis vous êtes passé à Bernard Prince et à Comanche tandis que vous faisiez partie des Studios Greg.

Hermann : Oui, Greg avait quelques dessinateurs dont certains travaillaient sur ses propres séries. Mais j’étais, à ce moment, le seul sur lequel Greg avait misé. Je ne collaborais pas à des séries déjà utilisées.

Vous avez quitté ces séries-là pour passer à des séries telles que Les Tours du Bois Maury et Jeremiah où vous faisiez également le scénario.

Hermann : J’avais quitté le studio Greg depuis belle lurette.

Était-ce pour écrire vos propres scénarios ?

Hermann : Oui, parce que je crois que pour le scénario, Greg avait un certain manque sur le plan approche des caractères des personnages. J’avais une vision, un besoin de développer les caractères, tels que Greg ne le concevait pas.

Greg, c’était la situation avant les personnages.

Hermann : Greg était plus scénariste de situation, tandis que moi, je voulais… je ne dis pas m’attarder, mais j’étais souvent frustré par le fait que Greg, dans de très bons scénarios, ne détaillait pas suffisamment le type de relations humaines. Pour moi, c’était insuffisant.

Dans Jeremiah, vous avez innové dans le genre postapocalyptique.

Hermann : Je place cette situation dans les années 2060. Elle n’est pas tellement éloignée de nous, afin de ne pas établir un trop grand trou, entre pas mal de choses que l’on trouve dans mon imaginaire et ce qui existe actuellement. Et puis c’est un monde déglingué dont une certaine sophistication a disparu : heureusement, d’ailleurs, parce que je n’aime pas être trop bridé par une documentation trop précise. Elle peut être un frein dans le scénario, nous empêcher de faire certaines choses. Je préfère l’imaginaire, inventer le décor entièrement moi-même. Je me sens totalement libre. Évidemment, il faut le faire.

Une guerre raciale aux USA est une idée assez originale.

Hermann : Oui, disons que c’est un aspect des choses. C’est comme ça que j’ai commencé. Enfin, ça peut être aussi du type tournant social. Je ne veux pas témoigner d’une espèce d’évolution, de ras-le-bol de ceci. Ce n’est pas ça. J’ai voulu créer rapidement une situation qui pourrait expliquer cet état de délabrement de tout un pays. Cette espèce de préambule, que j’expliquais très vite, devait justement éliminer ce questionnement quant au décor que j’allais développer par la suite.

C’est quand même un monde assez peu peuplé.

Hermann : C’est normal quand il y a une « grande lessive ». Il y a eu beaucoup, de morts. J’estime que dans mon esprit il y a encore 15 millions d’habitants aux États-Unis à ce moment-là et quand je dis 15 millions, je suis assez généreux. Il y a de grandes zones que je suppose être complètement vides, voir inaptes à recevoir une vie humaine.

On ne voit pas beaucoup de destructions.

Hermann : Par moments, on voit des trucs indiquant qu’il y a quand même une partie de reconstruite et dans toute guerre, aussi catastrophique soit-elle, tout n’est pas détruit. Pas mal de choses restent sur pied. Des infrastructures ont disparu, mais un tas d’édifices, de bourgades restent en bon état. À la fin de la dernière guerre, l’Allemagne a été littéralement laminée. La plupart des villes ont été aplaties et un tas de cités ont été à peine touchées. Donc ça n’existe pas un pays où tout est détruit. Enfin, ça existera peut-être un jour, mais ce n’est pas le cas actuellement.

Et chronologiquement, les aventures de Jeremiah se situent combien d’années après « la grande lessive » ?

Hermann : J’ai envie de dire que « la grande lessive » a dû se produire, disons dans les années 2020-2030, quelque chose comme ça. Il y a des vestiges. Cela a provoqué des réflexes « retour à la Bible » encore qu’à présent, aux Etats-Unis, il y a une espèce de retour au concept « Nouvelle-Angleterre » : le Mayflower et tout ça, que je connais assez. J’y ai vécu pour savoir à quel point la Bible a une emprise sur le mental des Américains. C’est un peu triste d’ailleurs. Mais il y a plusieurs types de société qui peuvent se côtoyer : certaines plus adaptées à un concept moderne et d’autres qui sont retournées 150 à 200 ans en arrière parce qu’entièrement dépourvues de structures qui leur permettraient économiquement de vivre mieux. Ils sont obligés de se rabattre sur les travaux des champs, d’avoir des artisans du passé qui permettraient de forger une houe. J’ai un peu mélangé allègrement toutes ces choses avec d’autres endroits où il y a de l’électronique, mais de l’électronique qui est récupérable. Il n’y a pas de fabrication électronique.

Au début des premiers albums, on croit presque se trouver dans le contexte du western, du XIXe siècle, alors que par la suite, apparaissent les moteurs.

Hermann : Oui, je suis d’accord. Mais en fait, je suis parfois tenté d’utiliser l’un ou l’autre chose. Vous savez, il faut un peu varier, sinon je me sens prisonnier. Très vite, je me serais confronté à une impossibilité d’imaginer de nouveaux récits. Tout à coup, ça devient contraignant. C’est même un enfermement et je n’y tiens plus donc, je me suis permis d’imaginer des situations très variées. Même dans un pays hyper détruit, il y a des choses qui en réchappent et à ce moment-là, on peut supposer qu’il existe des endroits où il y a encore des trésors de machinerie, d’éléments très sophistiqués qui ne demandent qu’à être éventuellement dépoussiérés et qui peuvent être utilisés, car tout ne se dégrade pas. Il y a un type d’électronique qui est toujours valable, le tout est de savoir comment. Les techniciens ont disparu en bonne partie. Bon et bien, il faut trouver quelques personnes qui sont encore capables de faire fonctionner ça, du moins en partie. De ce fait, je pense que je peux me permettre de ramener une forme de sophistication par endroit.

Par moments, au milieu de ce qui est assez réaliste, il y a des situations, des personnages qui basculent dans le fantastique. Je parle entre autres des créatures qui vivent dans les marais dans Les Eaux de colère.

Hermann : Oui, ça, c’est vraiment du fantastique parce que j’aime le fantastique alors que je déteste la science-fiction et puis aussi, parce que ce sont des idées qui me sont venues. L’histoire du marais, de ces herbes qui, tout à coup, deviennent des espèces de gosses couverts d’algues, dont certaines sont des êtres vivants, repose sur ce que j’ai vu quand j’ai visité l’Écosse, il y a pas mal d’années dans un petit port écossais très au Nord. C’était un petit port de rien du tout. Il y avait certaines années où les bateaux ne venaient pas. Il y avait une crique et l’eau s’engouffrait là. Il y avait énormément de cailloux recouverts d’algues, qui pendaient un peu comme des chevelures. Toutes ces algues se soulevaient et on avait l’impression que c’étaient des têtes d’êtres humains, mais couverts de cheveux verts qui retombaient de nouveau sur leurs visages lorsque l’eau se retirait. Il y avait quelque chose d’assez fantastique dans ce mouvement et cela a suffi pour déclencher tout.

À partir de là, j’ai décidé d’imaginer un récit. Ce n’est pas grand-chose par rapport à tout le reste. Un récit ça ne vient pas tout complet comme ça dès le départ. Vous avez au commencement des éléments auxquels s’accrocher, mais après c’est à vous à y attacher le reste… un peu comme si vous aviez un wagon sur les rails, c’est à vous à trouver une locomotive, à y disposer tous les éléments qui forment un train. Mais si vous avez uniquement une locomotive ou un wagon, à partir de là, il faut faire tout le reste.

Et la créature accompagnant le chasseur de primes dans Les yeux de fer rouge ?

Hermann : Ah ! Cette espèce de singe fantastique. Là, j’ai pensé à un être mi-singe, mi-homme, une espèce de mutant, une espèce d’être monstrueux échappé de je ne sais pas quel zoo, qui aurait été récupéré par un aventurier, un bonhomme intelligent, mais qui travaille pour une force que j’appellerai néfaste. Je crois que là, franchement, il ne faut pas chercher trop loin et puis des gens m’ont reproché qu’on n’a jamais su ce que c’était. Ben oui, mais je ne peux pas m’expliquer et puis même, à supposer que je vienne avec une explication pseudo-scientifique, le trouble causé par l’interrogation autour de cet être tombe à plat. C’est fini. Dès que vous expliquez de quoi il s’agit, le mystère tombe et pour moi, ce qui est bien, c’est de conserver le plein de mystère. Ils ne sauront jamais ce que c’est. Moi-même, je ne sais pas. Mais c’est encore mieux, ce rêve continue à vivre. Tandis que lorsque l’on veut l’expliquer comme les choses sont, c’est un peu comme un tour de magie. Je dis «Merde, comment est-ce qu’il fait ? Mais ce n’est pas possible. ». Si tout d’un coup, le prestidigitateur nous explique dans les détails tout le mécanisme. « Ah bon, c’est comme ça ! » Et toute la magie fout le camp. Je ne veux pas savoir comment le prestidigitateur fonctionne, mais j’aime le choc provoqué par cette interrogation par cette interrogation, par ce moment fantastique parce que ce n’est rattaché à aucune logique. Je veux que ça continue. Je sais très bien qu’il y a des trucs, mais il va rester un moment astucieux. Je ne veux pas le savoir.

Vous avez raison. On n’a jamais su avec certitude ce qu’était la bête du Gévaudan.

Hermann : Ah si : il y a une hypothèse d’un babouin, d’une espèce de grand singe carnassier.

Ah ! Je pensais que c’étaient des loups croisés avec des chiens et qui avaient été dressés à l’attaque.

Hermann : Non, non. D’après les gens du lieu, il y avait des seigneurs dans ce secteur, à cette époque-là, qui élevaient des singes ramenés d’Afrique et notamment des grands babouins. Comme on connaît beaucoup mieux les loups maintenant, on sait que le loup peut éventuellement être dangereux. Mais en réalité, le loup n’est pas le tueur que l’on dit. Évidemment, oui, pour les troupeaux de moutons, mais vis-à-vis des gens, ils sont plutôt peureux même s’ils ont faim.

Alors ces grands massacres… Non, c’est probablement un grand singe carnassier de type babouin. Comme il a une tête qui ressemblait à une gueule de chien, on en a déduit que c’était un loup, d’autant qu’à cette époque-là, il y avait un imaginaire. On voyait tout de suite des monstres quelque part et des êtres surnaturels puisqu’on avait aucune explication scientifique de beaucoup de choses. Puis les gens vivaient dans des campagnes obscures : il a vu quelque chose, une branche qui bougeait d’une certaine manière, c’était l’arbre qui tout d’un coup se déplaçait. Maintenant, vous trouverez très peu ce genre de méprise.

Je veux dire que si un jour, on découvre véritablement ce que c’est, d’une certaine manière, ce sera un peu dommage.

Hermann : Oui, mais une chose est déjà sure, c’est que l’on sait à coup sûr que ce n’était pas un loup. Donc c’était un animal ou alors il y a eu un croisement ou des êtres monstrueux… Non, je n’y crois pas. Ce doit être un animal particulièrement féroce. Ce n’est pas rigolo. Il suffit que l’animal soit particulièrement important de volume et également un tueur. C’est possible. Ce n’est pas la seule solution. Ce ne sont pas des hommes qui ont fait cela. C’est un animal, pas un loup alors franchement quoi d’autre, sinon des animaux importés ?

Et l’hypothèse du loup croisé avec un chien et dressé pour l’attaque ?

Hermann : Je dirais qu’à la limite, on pourra plus, facilement trouver un chien tueur qu’un loup tueur. Un chien dérangé, un chien qui tout d’un coup a pris de fâcheuses habitudes, qui aime saccager, ça existe. Un très grand chien. Des gens de par là-bas (car j’ai été invité à un festival dans le Gévaudan, tout près de Marseille où notamment il y a des réserves de loup) m’ont dit que c’est un peu comme ça qu’on le présentait.

Ce qui est assez curieux, c’est de voir deux personnages totalement différents par leurs caractères – Jeremiah et Kurdy – évoluer côte à côte.

Hermann : Oui, mais c’est le conflit. Ça permet de créer des conflits sur la base d’une appréciation morale. Somme toute, cela permet – c’était inconscient au départ – de trouver la confrontation de différentes manières de regarder les situations : l’une beaucoup plus morale, plus saine, mais un peu plus naïve et puis l’autre beaucoup plus cynique, beaucoup plus froide, beaucoup plus indifférente, beaucoup plus je-m’en-foutiste quoi. C’est donc, là, la confrontation de deux attitudes devant des situations, devant des cas où on est obligé de prendre une décision. Voilà et puis ce couple de deux types, c’est un peu le mal et le bien qu’on retrouve un peu chez la plupart des individus à plus ou moins forte dose donc, d’un côté ou de l’autre.

Quand vous avez parlé du fantastique qui n’est pas expliqué, c’est un peu la même chose dans Sigurd.

Hermann : Sigurd, c’est carrément du fantastique. J’ai toujours été fasciné par les Vikings. Mais au début du XIIe siècle, il y avait belle lurette que les Vikings avaient disparu ou alors ils s’étaient installés en colonie en Normandie. Je me suis alors dit : voilà ! Une colonie viking qui vit en Normandie ! La Normandie cela veut dire « les hommes du Nord ». Bon, encore maintenant, c’est très mélangé. Le sang viking s’est fendillé. Mais, enfin, n’empêche que toute la France a été occupée par les Vikings, mais mélangés à la population. Il ne faut pas oublier ça non plus, et ils n’étaient pas si nombreux que ça. On en a fait des monstres parce qu’on avait la trouille : ils étaient plus bagarreurs et puis ils avaient gagné beaucoup de batailles.

En réalité, ils étaient certainement très durs. Ah oui, mais à cette époque-là qui ne l’était pas ? Vous croyez que les Chrétiens qui allaient vers l’Est ne se sont pas gênés non plus ? Le seul moyen d’utiliser le Viking, c’est à travers une sorte de malédiction qui pèse sur une famille qui n’a pas respecté les règles du Walhalla à l’époque glorieuse des Vikings, de l’implantation viking. C’est comme ça que je suis parvenu à utiliser l’intervention viking et puis ensuite tout ça, c’est un rêve, un cauchemar. Dans une histoire, j’ai eu une idée dont je suis assez content : c’est celle de la constitution de ce château fou à partir d’une nuée de chauves-souris qui s’agglutinent et commencent à construire une structure qui devient des murs de pierre.

On ignore s’il s’agit d’un trouble visuel ou…

Hermann : Ben oui, mais ça se passe dans le brouillard. Vous pouvez faire passer des trucs dans le brouillard que vous ne pouvez pas faire passer en pleine lumière. Le brouillard et les brumes du Nord, de la Bretagne et de la Normandie, ouvrent davantage au fantastique. La Méditerranée n’ouvre pas au fantastique. Le Nord ouvre au fantastique. Il y a deux univers, l’un qui est soleil, l’autre qui est brumeux, mais en même temps, il y a une vie plus intériorisée dans le Nord, tandis que dans le Sud, elle est extériorisée.

Il y a plus de secrets dans le Nord que…

Hermann : Il y a plus de secrets, de fantastique dans le Nord, mais très peu dans le Sud. On ne le voit même pas ou alors il est ridicule. Il est faible par rapport à celui du Nord.

C’est à peu près la même chose dans Missié Vandisandi.

Hermann : Là, il n’y a pas de mystère.

Il y a une énigme.

Hermann : Ce n’est pas vraiment une énigme. Il suffit d’avoir écouté un peu les nouvelles politiques et autres. On sait très bien qu’il y a un tas de choses que vous ne saurez jamais, soit parce qu’on ne veut pas vous le dire, soit parce qu’on sait très bien qu’il y a les influences politiques, des jeux de toute sorte. Par exemple, la fameuse guerre du Rwanda. On devine que l’intervention d’une force étrangère comme la France, là-bas, recouvre certaines choses qui ont été dites et d’autres dont on ne connaît pas très bien les motivations derrière les portes. Il y a apparemment un côté humanitaire, mais il y avait d’autres raisons qui n’ont pas été dites ouvertement.

Certains laissent d’ailleurs entendre que… Il faut apprendre à écouter les nouvelles et voir un peu plus loin que ce que monsieur Poivre d’Arvor ou d’autres personnes vous disent à la télévision. On sait très bien que même s’ils le savent, ils ne le diront pas parce qu’ils n’ont pas le droit de le dire ; ils ne nommeront personne, ils ne veulent pas prêter oreille à ça parce que le pouvoir politique ne veut pas. On ne cherche pas vraiment à savoir parce qu’on ne veut pas apporter à la connaissance du public les raisons profondes. Mais si on est quand même un peu attentif, on peut en déduire qu’il y a d’autres raisons, il y a des calculs. Il faut bien admettre qu’il y a des gens qui sont assassinés pour des raisons politiques.

Écoutez les nouvelles. L’assassinat de madame Piat dans le Var, ce n’est pas encore résolu. On ne sait pas exactement qui, mais il y a peut-être des raisons politiques, de raisons purement criminelles liées à l’univers de la drogue ou… je ne sais pas, mais vous pouvez plus ou moins deviner ce qu’il y a derrière. Il y a tellement d’affaires. Il y a trop de pays qui sont mêlés à la chose. Il y a trop de gens qui, avec leurs gueules d’enfarinées, nous promettent un tas de belles choses à la télévision, mais en réalité, ils touillent dans une merde invraisemblable. C’est un peu ce que j’ai voulu exprimer à travers Missié Vandisandi.

À propos, il y a des gens qui m’ont dit : « Oui, mais on ne sait pas ce que c’est, pourquoi tout d’un coup il y a ceci, il y a cela ». C’est très flou parce que je ne donne pas de nom. Mais tout ça, c’est la dénonciation de toutes les corruptions, de toutes les collusions et l’art que nous avons de fermer les yeux sur beaucoup d’exactions parce qu’ils pouvaient tout révéler. Ils pouvaient prononcer une parole de trop qui peut conduire à une découverte, alors il ne faut pas. Il y a le gardien du musée : une fois, il a bêtement laissé entrer dans le musée Missié Vandisandi qui a pu découvrir que finalement toutes les pièces ont disparu. Missié Vandisandi établit – ça se passe au Zaïre bien sûr, c’est sous monsieur Mobutu, il ne faut pas être malin pour comprendre – qu’il y a des œuvres d’art, appelons ça d’art africain, qui ont été restituées lors de l’indépendance à des musées zaïrois. Mais en réalité, ces pièces ne sont pas dans les musées.

C’est sympathique de la part de certains colons, des mécènes qui ont restitué des choses à ces pays-là parce qu’au moins, ils auront à nouveau des œuvres qui appartiennent à leur passé, à leur culture. En réalité, elles ne sont pas restées longtemps dans les musées. Elles sont réparties, vendues bien cher à des collectionneurs à travers le monde, et vendues carrément par les tenants du pouvoir africain. Mais cela peut également recouvrir d’autres trafics parallèles. Alors le bonhomme qui retourne dans cette Afrique, de manière très naïve d’ailleurs, c’est un peu presque bébête de ma part de le renvoyer parce que comme il apparaît qu’il y a vécu de nombreuses années, il a été vacciné. Il doit bien se douter des pratiques qui sont celles de l’Afrique. Donc, il ne va pas partir avec beaucoup d’illusions. Mais apparemment, cela a l’air d’être un honnête homme.

J’avais besoin d’un honnête homme un peu naïf. De plus, il a été manipulé. Il s’y est rendu pour des raisons qu’il croyait être les véritables. En fait, il a été envoyé par d’autres personnes dans le but de découvrir certaines fidèles. Dans le fond, il est victime, ce type aurait dû être tué. Il découvre des choses petit à petit, de manière bête, simple, mais il ne se rend pas compte. Il ne faut surtout pas qu’il aille beaucoup plus loin et certains le découragent. Il aurait pu se faire tuer, mais il commence par se faire tabasser. Il y a une jeune personne qui, elle, est beaucoup plus pointue. Mais il ne sait pas ce qu’elle fait. Il est un peu victime d’un tas de gens qui trichent. Il y a aussi le consul d’un pays européen – dans mon esprit, c’est un consul belge – qui est au courant de tous ces traficotages. Il est envoyé par le gouvernement belge qu’il représente.

Donc, il y a des choses qu’il ne peut pas faire non plus et quand il se rend compte que son protégé, enfin son ami, qu’il héberge, commence à mettre son nez dans les affaires de manière innocente… Il ne faut quand même pas qu’il aille plus loin. Il lui dit simplement qu’il ne peut plus l’héberger parce qu’il ne veut plus non plus se faire taper sur les doigts. Tout ça est le résultat logique de tout ce qui s’appelle la politique avec ce que ça a de pas bien du tout. Eh bien, s’il faut tout expliquer de A à Z, s’il faut vraiment mettre un chapeau noir sur la tête du vilain et un chapeau blanc sur la tête du bon… Non, mes lecteurs, je ne les prends quand même pas pour des imbéciles et ceux qui n’ont pas compris et bien tant pis. Il revient et c’est à ce moment-là qu’apparemment, il se rend compte du danger qu’il a côtoyé et c’est à ce moment-là qu’il commence à avoir peur, alors qu’en réalité, il n’a plus aucune raison puisqu’il ne représente plus aucun danger.

Il y en a qui m’ont dit : « Alors, ben oui, mais il aurait dû normalement tout à coup se rendre compte du bateau sur lequel on l’a amené et puis s’emparer d’une arme et alors faire sa propre loi ». Je suis désolé, mais attaquer qui ? Attaquer quoi ? Et puis, c’est un homme qui a entre 55 et 60 ans, un bon 55 ans et qui n’est pas un sportif. Ce n’est pas un combattant. Vous savez, il n’y a qu’au cinéma où on voit des types s’emparer d’une arme et faire justice. Vous vous attaquez à des éléphants, à des espèces d’hydre qui a une multitude de bras. Vous allez vous faire avoir. Ou bien alors c’est un type qui a un courage inouï. Mais il va attaquer qui ? Il n’a pas de nom. Il a essayé de rétablir les contacts avec des gens qui apparemment l’ont manipulé. Ils ont disparu. Alors quoi, à supposer qu’il achète un revolver. Il va tirer dans la rue ? Il va faire des trous dans les panneaux directionnels ? Il va trouer des voitures ou quoi ? Qu’est-ce qu’il va faire ? Oui, mais à ce moment-là, on me dit : « Il faudrait lui trouver un truc pour qu’il découvre une filière ». Et alors ? Il ne serait pas allé bien loin. Pour faire quoi ? Il y a une telle imbrication. C’est un nœud de vipères. Vous marchez dans une espèce de puits rempli de serpent. Vous n’allez pas en sortir. Ce n’est pas possible. Voilà Missié Vandisandi, c’est ça !

Quel était votre but en réalisant cette histoire ?

Hermann : J’ai eu un besoin de raconter ça. On n’est pas complètement dupe de la vie sociale, de toutes les vilenies, de toutes les lâchetés, de toutes les mochetés, c’est tout. C’est un peu ça et en même temps, c’est quand même un voyage. Il va en Afrique, aux Seychelles. Pourquoi aux Seychelles ? Pas parce que j’y suis aussi allé.

J’ai voulu me servir des Seychelles comme élément paradisiaque et puis, je sais qu’il y a eu aux Seychelles – je ne sais pas si c’est encore le cas – des mercenaires européens, des ex-mercenaires qui y ont trouvé refuge là, qui ont servi d’instructeurs, des gens qui ont un passé douteux, et tout ça fait qu’ils ont un passé douteux, ils connaissent l’Afrique donc il peut y avoir des connivences. C’est une ramification assez complexe.

Vous pensez qu’on ne peut rien y faire ? C’est un peu comme dans Simon est de retour : malgré les tentatives des policiers, alliés à Jeremiah et à Kurdy.

Hermann : C’est-à-dire que tout est à refaire constamment. Dès qu’on cesse le nettoyage, on range les balais. Cependant, il y a des feuilles mortes, il y a des cochonneries qui tombent. C’est un travail à refaire constamment et il faut reconnaître qu’à notre époque ave les médias et tout. On vit dans un bouillon de culture. Actuellement, c’est infect : aussi bien ici, votre politique en France que celle des autres. C’est hallucinant. La police poursuit les bandits, la maffia. Mais j’ai l’impression que notre société est aussi pourrie côté intérieur. Elle gère notre existence comme elle gère également une police. C’est un peu un camp contre un autre… Pourquoi je dis, contre ? Il y a parfois des alliances. Je suis parfois halluciné par l’état de dégradation. Maintenant peut-être que ça toujours été comme ça, mais actuellement ça saute aux yeux. C’est imbuvable. Je crois que la société se doit d’avoir au moins des gens relativement propres parce qu’il y en a de bons, se doit de tâcher de commencer à corriger la chose parce qu’autrement… Quand je dis que le monde politique est ignoble, je n’ai pas dit que tous les politiques sont ignobles, mais il y en a trop qui le sont et malheureusement un peu trop qui ont le pouvoir, je veux dire le grand pouvoir. Il y en a très peu de propres au haut niveau, j’en suis intimement convaincu. Regardez le spectacle qu’offre la politique actuellement en France. C’est désespérant.

On peut quand même laisser le bénéfice du doute à ceux qui ne sont pas encore inculpés.

Hermann : Ceux-là, oui, d’accord, c’est exact. Je suis persuadé qu’il y en a qui savent qu’on va les embêter parce qu’on a trouvé quelque chose dont ils ne sont peut-être pas responsables du tout. Évidemment, c’est ça le danger de la chasse aux sorcières. Mais d’un autre côté, je crois qu’il y a de quoi frémir avec seulement ce qu’on découvrira effectivement. On se rend compte que le banditisme n’est pas simplement quelque chose contre lequel la société se bat. On se rend compte que celle qui se bat contre ça est pourrie. On peut accepter l’idée d’un état de dégradation. Ça fait partie de l’être humain. Mais il y a un stade au-delà duquel ce n’est pas acceptable. Il faut nettoyer. On peut laisser quelques toiles d’araignée dans un appartement. On peut dire qu’on ne les a pas vues entre les meubles, des trucs comme ça. Mais on ne peut quand même pas laisser les papiers gras ou le verre brisé s’accumuler partout. Il y a un moment où il n’y a rien à faire. Vous êtes obligé de prendre un balai. Ce n’est pas possible. Vous ne pouvez pas vous comprendre là-dedans.

C’est en quelque sorte la situation de Jeremiah et de Kurdy c’est d’aller

Hermann : Non, eux ils ne prennent jamais le balai !

Ils sont forcés.

Hermann : Oui, l’image que j’utilise, ce sont deux bouchons portés par les vagues de la tempête et qui s’en sortent relativement bien. Évidemment ! Sinon je ne pourrais pas en faire une série. Je suis un peu obligé de tricher avec la compatibilité, parce que des bonhommes comme ça qui continuent à se retrouver dans des situations extrêmement dangereuses et dont ils s’en sortent, ça peut réussir deux fois, mais pas trois. Ils ne feront pas une série bien longue.

Et est-ce que la série sera limitée ?

Hermann : Jeremiah n’est pas limitée. Pour Les Tours de Bois-Maury, je n’ai jamais eu l’intention d’en faire beaucoup. J’avais dit que je ferais entre dix et quinze albums. Je me suis arrêté à dix parce que j’estimais avoir fait le tour de la question et je voulais m’arrêter avant que cela ne devienne pénible, ce que j’estime ne pas avoir le droit.

Pénible ?

Hermann : Ben oui, je n’ai pas le droit de faire une histoire, de confisquer la série alors que, déjà, je n’y crois plus, simplement parce que c’est un objet qui tourne et qui me rapporte quand même des sous. Mais non, je n’ai pas peur. J’ai commencé autre chose.

Pourquoi n’y croyez-vous plus ?

Hermann : Ce n’est pas parce que je n’y crois plus. J’ai l’impression que j’ai épuisé la veine. C’est tout. J’aurais pu faire un album de plus, peut-être, même deux à tout casser, mais je n’en étais pas sûr. Je sentais déjà le début de la lassitude. Si tout d’un coup, elle s’installe au cours du récit suivant – admettons que j’en fasse un de plus – c’est très dur à ce moment-là de terminer un récit, alors que l’on a l’impression de tirer un boulet. On risque à ce moment-là de le rater. On va vous le reprocher. Non, non, non, je ne veux pas raisonner. Il vaut mieux quitter la table au moment propice plutôt qu’au moment propice plutôt qu’au moment où vous avez trop bouffé et vous commencez à avoir une indigestion. Voilà.

Avec Assunta vous avez amorcé une deuxième série des Tours de Bois-Maury.

Hermann : Oui, c’est pour ça que je me suis ménagé la naissance d’un enfant qui, physiquement sera évidemment identique. Ça ne s’appelle plus Les Tours de Bois-Maury, c’est Bois-Maury tout court. C’est une espèce d’héritier à travers les âges jusqu’à l’époque moderne. Je peux très bien faire un album Les Tours de Bois-Maury, mais ce ne serait pas Bois-Maury, plutôt Monsieur de Bois-Maury qui roule en Ferrari. Enfin, je dis en Ferrari, plutôt en 4 L, qui cherche éventuellement de nouveau, je ne sais pas, à retrouver l’usine de son père ou des trucs comme ça. Quand même une espèce de recherche, ce serait toujours une espèce de quête un peu semblable. Puis j’ai envie de prendre le personnage, de lui faire faire un tour au Mexique à l’époque de la conquête par les Espagnols. Oui, j’aimerais bien passer par là au XVIe siècle.

Mais logiquement, il devrait être français.

Hermann : Oui, mais qu’est-ce qui l’empêche d’avoir des contacts. Il resterait français. Des gens ont toujours aimé voyager. À part les Espagnols, il y avait également une présence française comme il y avait des Espagnols en France. Il ne faut quand même pas emprisonner les gens. Les gens voyageaient, pas comme à notre époque – il n’y avait pas de « Nouvelles Frontières » – mais enfin, il y avait quand même des gens qui se déplaçaient. Ce n’est pas une série. Ce seraient des apports ponctuels à chaque fois. Ce serait une autre époque parce que pour l’instant, j’ai Jeremiah.

Pouvez-vous nous expliquer la genèse de Sarajevo-Tango ?

Hermann : C’est l’aventure d’un personnage qui se rend à Sarajevo pour y faire sortir une enfant : une aventure qui a pour toile de fond Sarajevo en 1992 avec les casques bleus, les Nations unies, avec tout ce qui m’a rendu malade à cette époque-là. Toutes les lâchetés et tout le laisser faire. Le fanatisme serbe et tout ça en prend plein la gueule. L’Europe en prend aussi plein la gueule. J’en fais une image assez ridicule. Je signale que je suis profondément européen. Je veux la construction de l’Europe, mais elle est à un stade qui me déplaît. Mais c’est un stade qui ne justifie pas sa destruction, qui me pousse à aller plus loin, à corriger ses erreurs, je veux dire ses faiblesses. Puis il y a l’inutilité, je veux dire la mauvaise action des États-Unis. Ce n’est pas seulement un ratage. Ils ont pratiquement aidé les Serbes à conquérir ; enfin pas aider les armes à la main.

Mais leurs agissements empêchant les gens non-armés de se défendre et les autres n’arrivant pas à les empêcher de leur grimper sur le dos. Ils ont ainsi favorisé une expansion sous prétexte d’empêcher la guerre ? Il y a Boutros-Ghali1 que j’ai couvert de merde, comme le général Akashi2 qui est le menteur attitré des Nations Unies, qui passait régulièrement des semaines chez monsieur Milosevic dans ses maisons de luxe, qui est un type qui ne refuse pas la réalité des choses ; il ment. Les Médecins sans frontières l’ont suffisamment condamné. J’estime que j’ai le droit d’exprimer ma révolte en tant qu’être humain devant cette espèce de constat presque de bonne conduite que nous sommes en train de nous attribuer dans ce conflit et puis dans d’autres aussi, mais enfin, je ne peux pas couvrir tous les conflits de la Terre. Mais là, il y a quelque chose : une espèce de bonne conscience comme ça qui me parait inacceptable. J’ai honte et j’ai le droit d’exprimer ça. Et puis les Casques bleus – que je n’appelle pas les Casques bleus, mais les Schtroumpfs – je les attaque notamment au sujet du fric qu’ils se sont mis en poche en sortant des gens. Vous savez que, d’après les lois de Nations Unies, il leur était interdit de véhiculer des gens hors de Sarajevo.

C’est interdit pare qu’on ne voulait pas que la ville se vide. Dans le cas des blessés et des malades, on pouvait les évacuer par exemple, il était interdit de sortir des familles sans justification plus importante que celle-là. Ils se sont faits du fric en les véhiculant dans leurs blindés blancs. C’est à peu près entre 1000 Deutsche Marks allemands par tête de pipe et de temps en temps, ils se faisaient quand même arrêter par les Serbes, qui sortaient les gens et les flinguaient à côté du véhicule et ça, on n’en a pas beaucoup parlé. Moi, je sais que ça a existé. Alors j’avais envie de le dire. L’ennui, c’est qu’on a dit qu’on a déjà parlé de certains trafics, mais c’était une nouvelle qui passait très vite à la radio, qui passait très vite à la télévision, qui passait vite dans les journaux. Un petit article, ça disparaît. Mais un album de bande dessinée, ça reste et disons que là, c’est plus gênant. Voilà, pourquoi j’y tiens.

L’image des Casques bleus était parfaite jusqu’à présent.

Hermann : Ce ne sont pas même pas les soldats de base des casques bleus qui sont à l’origine de ce trafic. C’étaient carrément des officiers, les patrons : pas le général Morillon, bien sûr, mais les gens un peu en dessous et pas mal. Ils se sont fait des roupettes en diamant. De toute façon, j’ai rencontré aussi Dizdarévic3.

Je crois qu’à l’époque de la rédaction, vous avez craint la censure.

Hermann : Je n’osais pas utiliser parfois des noms trop précis, mais on devine. Je ne savais pas si j’allais rencontrer la censure parce que je ne les ai pas ménagés. Je ne ferais pas un bon journaliste. J’ai eu l’impression qu’à la suite de cet album, on me chercherait des poux dans la tête. Finalement, un diplomate m’a dit qu’il avait apprécié.

Vous avez déclaré pour le fanzine Sapristi : « Chez Glénat, ils préfèrent qu’on montre trois fesses plutôt que deux. »

Hermann : J’ai dit ça ? Je ne sais plus. Mais chez Glénat, ils n’hésitent pas à mettre du cul. Disons que c’est peut-être la critique que je fais parfois vis-à-vis de cette maison. Pourtant, elle a de bonnes idées, elle est un peu racoleuse. Je veux dire qu’elle misera sur ce qui peut attirer la clientèle et qui finalement sera fabriqué. Ça, c’est exact, mais c’est la seule maison où on dira ça. On m’a déjà laissé entendre que si je voulais introduire des éléments accrocheurs, de type sexuel, que je n’hésite pas. J’ai tout de suite dit non ! Si j’avais vraiment envie de le faire, ce serait parce que j’éprouvais le besoin de le faire, mais pas du tout par calcul commercial. Je n’ai pas du tout de calcul commercial. Je ne vais pas faire un truc parce qu’il va accrocher, à moins que je le sente comme ça. Là, ça ne me gêne pas.

Si c’est dans le contexte…

Hermann : Si c’est dans le contexte, oui. Ah ! Je veux bien une scène de baise tout d’un coup, qui convient, qui est dans le climat, si c’est nécessaire. Alors elle sera hard. Oui, oui, oui, mais pas du tout par complaisance.

Revenons-en aux Tours de Bois-Maury si vous voulez bien. Dans cette même interview à Sapristi, vous avez déclaré qu’au début Reinhardt devait mourir derrière un mur. Il suffisait qu’il fasse un geste pour être secouru, mais il s’y refusait.

Hermann : Non, j’ai voulu montrer un Reinhardt qui mourrait blessé. Je voulais continuer l’image qu’il avait donnée dans son album Reinhardt parce que pour moi, c’était un bonhomme qui était d’une rigueur, d’une dureté telle que même vis-à-vis de lui, il refuserait d’être aidé, même s’il mourrait. C’est le genre de bonhomme qui est dur avec tout le monde. Il n’a aucune faiblesse, mais c’est un type qui peut crever derrière un mur, qui a décidé de ne pas lever le bras pour attirer le monde, pour qu’on vienne l’aider. Il ne le fera pas et il mourra. Il perdra tout son sang. Il ne bougera pas.

Vous avez déclaré : « C’est le plus beau geste de haine contre l’humanité ».

Hermann : De détachement, oui, cette haine est plutôt de la déception. C’est un mélange de tout. C’est de refuser d’être aidé par l’humanité. Je crois que c’est une espèce de rejet. Je ne sais pas si j’en aurais moi-même le courage. Mais vraiment le type qui va crever dans son coin, il perd son sang, on ne le voit pas, mais il suffirait de le dire pour qu’on vienne l’aider, pour que d’autres humains l’empêchent de mourir, mais il ne veut pas être aidé par un être humain. S’il s’en sort, c’est par lui-même parce qu’il serait parvenu à boucher le trou. Je crois que j’aimerais bien voir le bonhomme qui est capable de faire ça. Le refus d’être aidé par ses semblables, je trouve que c’est d’un courage inouï. C’est quelque chose qui me fascine.

Et pourtant vous avez choisi une autre fin.

Hermann : Eh oui, mais je n’ai pas eu le choix à ce moment-là. J’aurais dû imposer une espèce de boucle supplémentaire à mon récit et ça aurait cassé le rythme. Non, là, j’ai dû sacrifier une image que j’avais de Reinhardt. Mais il n’a jamais cherché, n’a jamais demandé la pitié ou la compréhension de personne. C’est un type qui va tout droit. Il n’est pas sympathique parce qu’il n’est pas très chaleureux, pas très humain, mais différent comme certains animaux. Il est seul, il sait qu’il est seul et ça ne le touche pas outre mesure.

Il tient peut-être à être seul puisqu’au début de Khaled, il fait semblant de ne pas reconnaître le chevalier de Bois-Maury.

Hermann : Eh bien oui, mais il l’a reconnu. Mais parce que le reconnaître, ça voulait dire « Ah ! Chevalier de Bois-Maury »… Non ! Cette espèce de détachement, c’est la continuation de son attitude précédente. Il fait semblant probablement. Mais en même temps chez lui, il y a quelque chose qui ne veut pas ? Parce que ça voudrait dire : « Ah, j’attache de l’importance à un être humain que j’ai rencontré. Ah, tiens, c’est vous, comment allez-vous ? « . Non ! Non ! Il reste lui-même droit, tout droit, sans aucune attache. Il est presque animal et mène une vie un peu comme un chat sauvage. Il n’a pas d’attache ; il n’a besoin de personne. Il se débrouille tout seul, au pied d’un arbre ou sur une branche, peu importe. Il n’a rien pour l’aider. Il y a quelque chose chez lui qui me fascine, dans ce cheminement. Je n’ai pas dit que c’est le mien. Mais ça me fascine.

Si on examine les liens d’amitié entre le Chevalier de Bois-Maury et William, on constate une petite contradiction puisqu’il avait affirmé « À Bois-Maury, j’en bannirai les chevaliers de peu d’honneur ». Or, William est invité à la reconquête de Bois-Maury, alors que vu ce qu’il a fait en Hongrie…

Hermann : Ah oui, c’est exact. Mais là, justement, je n’ai pas voulu non plus faire de Bois-Maury quelqu’un de totalement rigoureux. C’est un homme qui a ses faiblesses. C’est un homme droit dans les limites, de ce qui est vivable, avec des moments faibles, avec en même temps des modifications dans son attitude, mais ça reste un homme que l’on considère… j’ai envie de dire un honnête homme. Ce n’est pas un grand héros. Non, je n’ai pas voulu en faire un héros. Je m’en méfie. D’abord, je ne crois pas aux héros.

Ses actes sont pourtant héroïques.

Hermann : Je ne sais pas s’il est héroïque. Il a du courage. À des moments, il est faible aussi puisque dans le dernier récit, il aurait dû ne pas reculer devant le chantage.

Mais sa femme aurait été tuée.

Hermann : Oui, mais cela n’empêche pas d’avoir éventuellement une autre femme. Il aurait dû être un seigneur froid qui construisait parce qu’en fait, le château était plus important qu’une épouse et un gosse.

C’est le comportement du seigneur dans Éloïse de Montgri qui, assiégé, refuse d’ouvrir les portes pour chercher son enfant qui est dehors.

Hermann : Oui, c’est ça. C’est l’opposé parce que, quand même le pouvoir des terres, le château, ça passait avant tout. La vie était dure et puis la sentimentalité, c’est davantage l’apanage de nos sociétés parce que nous ne vivons pas de la même manière. À cette époque-là, on était beaucoup plus rugueux, beaucoup plus rustique aussi. Il y avait sûrement des gens qui étaient tendres, j’en suis sûr. Mais s’ils avaient un château, s’ils avaient des terres, j’ai l’impression qu’ils ne devaient pas les garder très longtemps, parce qu’il y avait toujours des malins à l’affût qui le leur prenaient. Je crois qui si vous ne saviez pas manier la violence, vous étiez foutu à l’époque.

C’est un peu comme le western, le paysan qui ne cherchait qu’à cultiver son champ et qui ne voulait pas se servir d’armes à feu, si jamais il était confronté à des ambitieux – Et Dieu sait s’il y en avait – qui voulaient s’emparer de terres et qui se servaient de bandes armées, le type, on le tuait, on trouvait une bonne raison et comme la loi, là-bas, ne jouait pas tellement, on ne cherchait pas tellement à défendre un concept de justice. C’était plutôt toujours la justice du type qui était le plus fort, le plus roublard. Donc, j’ai l’impression qu’au Moyen Âge, c’était la même chose.

Vous avez aussi travaillé sur le film Pirates de Roman Polanski.

Hermann : Non, non, j’ai fait des essais. J’ai donc fait le story-board, un début de quelques pages de découpage que j’ai apporté à Roman Polanski. Il était très emballé parce qu’il trouvait que je donnais une vie à l’histoire. Il avait déjà eu recours à un autre dessinateur américain, parce que c’était la deuxième fois qu’on mettait Pirates sur les rails. Le dessinateur américain lui, avait un début de story-board et je dois bien reconnaître que c’était très bien. Les choses étaient en place, mais ça ne dégageait aucune vie. Il n’y avait rien qui suscitait une envie de raconter. Je sais quand même raconter quelque chose. Je crois être un bon narrateur.

J’ai vu Roman Polanski quelques fois à Paris et pendant un moment, je n’ai plus eu de contacts avec lui. Je n’avais pas encore de contrat. C’était vraiment un bout d’essai. Polanski était emballé et puis le film est tombé à l’eau parce que son producteur l’a laissé tomber pour consacrer son énergie au film de Sergio Leone Il était une fois en Amérique. Donc il y a eu un silence pendant un certain temps. Puis j’ai appris par la suite que Roman le tournait. Mais ce n’est pas uniquement un story-board qu’on m’a demandé de faire, une BD qui accompagnait le film et ça, on doit la parfaire. Mais l’idée d’une BD a été abandonnée et après, Roman Polanski s’est adressé à deux dessinateurs parisiens pour faire le story-board et pas à moi. Je n’aurais pas voulu faire le story-board. C’était valable dans la mesure où je faisais une BD qui accompagnait cela. Je n’ai plus eu de nouvelles. Avec le recul, je n’en éprouve aucun regret parce que le film – il n’était pas mauvais – n’était pas une grande réussite et puis maintenant, finalement, je m’en fous un peu. Non, ça ne me touche plus.

Comment organisez-vous votre activité ?

Hermann : Pour l’instant, je fais un Jeremiah par l’année et l’espace qui me reste, qui était occupé avant par Les Bois-Maury, est utilisé pour des albums ponctuels.

Comme pour Caatinga ?

Hermann : L’histoire se déroule au Brésil. C’est l’histoire d’une bande de pillards et d’assassins. Mais au début, ils n’étaient peut-être pas cela. Ils étaient révoltés contre les grands propriétaires terriens, mais ils sont devenus très vite des tueurs assez sanguinaires. Ils ont sévi dans les années 2030. Ils n’ont pas survécu très longtemps. Ils n’étaient pas très nombreux. Il ne s’agit pas de trucs historiques. Je raconte de la fiction même si j’ai des documents.

Vous êtes publiés à l’étranger. Caatinga, entre autres, a été publié au Brésil.

Hermann : C’est exact. Évidemment, la vente des albums à l’étranger n’équivaut pas à la vente en langue française. Le premier, le plus important, c’est ce qui est francophone. Ce sont les francophones qui achètent le plus de BD en Europe, qui en lisent le plus, mais proportionnellement…

Même les Anglais ?

Hermann : Non, les Anglais lisent de la BD américaine. De plus, il y a une désaffection, un écroulement de la BD anglaise au profit des Américains. C’est assez pénible. Je plains la BD anglaise. Ils n’ont plus de BD du tout. Ils consomment américain. Ce n’est pas drôle du tout. Je dirais que chez les francophones, les plus lecteurs de la BD, proportionnellement à la population bien sûr, ce sont les Suisses et les Belges de langue française. Ensuite, il y a la France. Mais je crois que pour la France, c’est dû au fait que vous avez un territoire rural très grand, difficile à suivre sur le plan de la diffusion.

C’est-à-dire qu’il y a toute une population disséminée dans les villages, dans la France profonde, qui est quand même très importante et là, il n’y a pas de suivi, il n’y a pas de formation. Donc, somme toute, ce sont surtout les villes principales en France qui consomment de la BD et dès qu’on s’éloigne de tout ça, ça se réduit. Ensuite, il ne reste plus grand-chose, ce qui n’est pas le cas de la Suisse francophone et de la Belgique parce qu’il n’y a pas cet éloignement des centres qui existe en France. Les pays sont plus occupés. Il y a davantage de présence, de boutiques de proximité.

Mais à l’étranger, en dehors de la langue francophone, quelles sont vos séries qui marchent le mieux ?

Hermann : Les séries ? Je dois dire qu’absolument tout ce que je fais fonctionne. Je ne connais pas de flop. Je fais à peu près tous les pays de la CEE, sauf l’Angleterre.

Il y a quelques années, j’ai vu le premier tome des Tours de Bois-Maury dans une librairie anglaise.

Hermann : Je sais. Il y a eu deux tomes. Il y a des lecteurs en Angleterre, mais c’est trop peu. Ça n’est pas assez pour justifier le suivi parce que là-bas, avec leurs séries anglo-américaines qui vendent à des dizaines de milliers, si vous vendez 2-3000 en l’Angleterre, ils ne sont pas tentés de continuer. Ça demande une attention identique pour un résultat moindre. Les affaires étant ce qu’elles sont, je ne vois pas pourquoi ils se casseraient le cul.

De plus, quand j’étais à Glasgow, je suis tombé sur quelques Anglais qui venaient avec Les Tours de Bois-Maury et qui me demandaient si vraiment, je n’allais pas continuer. Ils étaient vraiment malheureux de découvrir que ça ne continuait pas, que l’éditeur laissait tomber, n’imprimait pas mes autres albums en anglais. C’est dommage. C’est un peu triste de voir ces gens qui étaient très emballés, qui aimaient beaucoup ça et qui allaient en être privés. Je leur que s’ils le veulent, il vaudrait mieux qu’ils apprennent le français et qu’ils viennent l’acheter sur le continent.

Que pensez-vous des reprises de certaines de vos séries par d’autres dessinateurs : Comanche, Bernard Prince et Jugurtha ?

Hermann : Je suis heureux que d’autres gens les reprennent. Je ne demande pas mieux qu’ils fassent de gros succès. Des gens comme Rouge font, à mon avis, un très bon boulot. Pour Édouard Aidans là, je trouve qu’il fait du bon boulot, mais qu’il pourrait quand même un peu se secouer, faire un petit peu original. Enfin, je ne sais pas ce qui se passe dans sa tête, mais lorsque chaque nouveau Bernard Prince commence ça fonctionne bien. Il tire un peu les ficelles, il réveille un peu la série. Moi, je m’y retrouve, mais j’en veux davantage.

On constate une parution plus lente des Bernard Prince.

Hermann : Oui, mais parce qu’il y a eu un problème d’éditeur dans le marasme. Il faudrait trouver quelqu’un d’autre. Ça ne tourne pas terriblement bien. C’est mal barré. Comanche ça tourne. Ils en font régulièrement un album.

Mais c’est un autre style.

Hermann : Rouge est quand même dans la mouvance de Giraud. Somme toute, c’est un dessin entre Giraud et moi. C’est un dessin qui n’est pas diamétralement opposé au mien. Non, le travail de Rouge ne me déplaît pas du tout.

Et le travail de Franz ?

Hermann : Ah, mais Franz est un excellent dessinateur.

Oui, mais son style est complétement différent du votre.

Hermann : Oui, mais de toute façon Jugurtha n’est pas Jugurtha non, plus. Alors cela n’a pas d’importance.

Je ne parle pas de qualité. Il y a une qualité similaire.

Hermann : Lorsque Franz a repris Jugurtha, il dessinait mieux que moi à l’époque. Donc les albums de Jugurtha dessinés par Franz, même s’ils sont purement imaginaires, sont mieux dessinés que mes Jugurtha à moi. Je ne prétends pas le contraire.

Ce que je veux dire, c’est qu’il y a une différence flagrante, entre toutes vos anciennes productions qui ont été reprises par d’autres. La différence de style est étonnante.

Hermann : Oui, mais on évolue. J’espère continuer à évoluer. Je suis content de ma manière de dessiner pendant un temps de relativement court. Après, j’essaie de trouver des variantes. Je cherche constamment. Il ne faut pas s’imaginer que je crache sur les rentrées. Ça n’est pas un but dans la vie. Ce n’est pas que je passe mon temps à me remettre en question. Je tâche de faire quelque chose de diamétralement opposé, mais je n’y arrive pas. C’est-à-dire que j’arrive à améliorer dans le droit-fil de ce que je suis en train de réaliser à ce moment-là. Mais je n’arrive pas à changer de personnalité. C’est ce que je voudrais : avoir une autre approche graphique, un autre équilibre, trouver quelque chose.

Vous avez quand même beaucoup évolué.

Hermann : Mais oui, je sais. J’ai évolué et je continue à évoluer. Mais je voudrais évoluer beaucoup plus fort. La vie est faite d’insatisfactions et c’est ça qui vous tire en avant. C’est la carotte devant le nez de l’âne. Il faut toujours chercher à atteindre cette carotte-là.

Il y a aussi une différence notable sur les couleurs.

Hermann : Il y a longtemps, je faisais mes couleurs moi-même. Elles n’étaient pas très belles. Mais à cette époque-là, la qualité des couleurs n’était pas une préoccupation essentielle chez les dessinateurs. Et puis, il y a eu un dessinateur-coloriste du nom de Fraymond qui a mis les planches en couleur pendant un certain nombre d’années et je dirai qu’à cette époque-là, on a assisté à une génération de coloristes de qualité, de gens qui ont amélioré considérablement l’équilibre et la beauté des couleurs de BD. Fraymond les a marqués très fort parce que c’était quand même un type remarquable.

Maintenant, il ne travaille plus pour moi depuis quelques années parce qu’il n’a plus le temps. Il a trop de boulot. Tout de suite après lui, comme j’avais pris l’habitude de confier mes couleurs, je ne savais pas comment faire. J’ai confié ma mise en couleur à d’autres, notamment un coloriste croate. Il m’a réalisé un bon récit, le deuxième étai moyen et puis il m’a fait William qui pour moi, a été une catastrophe. Alors j’ai détesté sa mise en couleurs. Il m’a carrément brouillé ma construction, il m’a bousillé mon dessin, enfin il m’a porté atteinte, alors j’ai décidé de le jeter sans hésitation. Je n’avais pas de contrat et alors j’ai repris mes pinceaux, mes gouaches et je dirai que finalement, j’ai fini par trouver un type de couleur, de mise en couleur qui m’est propre qui ne me déplaît pas. Enfin, c’est pas mal.

Comment voyez-vous l’avenir de la BD européenne ?

Hermann : Je ne le vois pas. Je n’y pense pas. Il y a des gens qui parlent de difficultés. Actuellement, on adore parler de difficultés. Rien ne va bien. Dans ce cas-là, je vous mets au défi de trouver quelque chose où tout va bien. Bizarrement, il y a quand même des secteurs qui tournent et ça ne va pas. La BD a connu une explosion artificielle qui dépassait sa véritable qualité, qui allait au-delà de ce qu’elle méritait, il y a un certain nombre d’années. À cause de la publicité, il y a eu une espèce de grand boum sur la BD. On en parlait à la radio, à la télévision. Il y a eu beaucoup de salons et tout. On en parlait à un tel point que c’était devenu lassant.

À ce moment-là, on a vu les ventes monter. Même le moindre torchon était vendu. Toutes sortes de saloperies se vendaient. Ça ne pouvait pas durer longtemps. C’est retombé. Mais c’est retombé à un niveau qui est très confortable. La BD ne se porte pas mal du tout. C’est faux de croire que ça se porte mal. Il y a des maisons qui sont carrément destructrices du passé. Je n’ai pas dit qu’elles sont dans le rouge, mais disons qu’elles sont en équilibre pour l’instant et il y en a d’autres qui se portent comme un charme et qui sont très rentables, qui ne perdent certainement pas leur temps. Je ne veux pas donner de nom et je peux vous jurer que, en ce qui me concerne, soit les ventes sont restées identiques, soit elles ont augmenté. Donc je n’ai pas reculé. Il peut arriver qu’un album marche moins bien qu’un autre, mais je veux dire que ce n’est pas pour ça que ça va continuer pour le suivant. Un réalisateur de film peut très bien réaliser un super-succès et le film suivant marcher moins bien, puis de nouveau… Il n’est pas régulateur du cinéma dans sa totalité en tout cas. Des albums, des séries se vendent très fort. Il y en a pas mal, bien sur des Astérix, des trucs qui se vendaient à des millions d’exemplaires, il n’y en a plus. Des Gaston, Astérix, Tintin, les Schtroumpfs et tout ça, la mode est passée. Encore que si Uderzo refaisait un Astérix, je suis sûr que cela serait reparti à nouveau pour deux ou trois millions.

Quelle est celle de vos séries qui se vend le mieux ?

Hermann : Jeremiah nettement mieux que Les Tours du Bois-Maury qui viennent ensuite. Je ne suis pas mécontent. En règle générale, les séries historiques ont l’air de moins plaire au grand public que ce qui est plus récent, ce qui est plus moderne.

Pourtant, je crois que c’est Glénat qui s’est lancé dans la revue Vécu. Est-ce que c’est pour amorcer quelque chose ?

Hermann : Oui, la revue Vécu a très bien marché pendant un certain nombre d’années. Et puis les magazines, les hebdomadaires ne sont plus, à part Spirou, à l’ordre du jour. Il y a quelque chose dans les habitudes des jeunes qui ne tourne plus. Avant les jeunes se ruinaient sur leur Spirou ou leur Vécu à la sortie. Maintenant, c’est terminé.

Ils attendent les albums.

Hermann : Oui, ce sont plutôt des albums qu’ils attendent. Ils n’ont pas envie d’avoir des trucs qui évoluent de semaine en semaine. C’est fini ; ils n’ont plus envie d’attendre et puis aussi la TV joue un rôle. Mais dire que la TV est en train de bouffer la BD, non, non, non. Je dirai que dans le concert de ce qui se lit, la BD se porte beaucoup mieux que la plupart des bouquins. Le livre est plus menacé. C’est dommage d’ailleurs, parce que je ne suis pas grand lecteur de BD. J’adore mon métier, mais je lis peu de BD. Je connais quelques petits trucs que je lis en diagonale bien sûr ou parfois même in extenso. Ça arrive, mais c’est rare. Je dirais que le soir, quand je dépose ma plume, je prends un bouquin et pas forcément Les aventures d’Harry Dickson. Je prends des bouquins un peu plus sérieux – sérieux, c’est un mot qui ne rime à rien du tout – enfin, disons des romans plus traditionnels, des choses comme des essais. Disons que j’ai des lectures quand même assez relativement sérieuses. J’aime une forme de littérature, par exemple la littérature sud-américaine.

Qu’elle est votre base culturelle ?

Hermann : Je suis né dans un village. Ma mère était fille de fermier, mon père ouvrier d’usine. Je n’étais pas dans un univers qui était épatant pour développer la culture. Mais j’ai eu la chance d’émigrer à Bruxelles à l’âge de douze ans et puis après au Canada. Jusqu’à ce moment-là, je n’étais pas entouré de gens qui, sur le plan culturel, pouvaient me développer. Mais j’avais déjà des velléités. J’avais déjà appris quelque chose de chez moi qui me chatouillait. J’étais déjà sensible. Je n’allais pas au cinéma voir n’importe quel film ou si j’allais voir n’importe quel film, je faisais la différence entre des merdes et des bons films. Lorsque j’avais 16-17 ans, tout à coup, je me suis rendu compte de la différence entre un Fellini ou un Kurokawa et puis des petites productions à la Luis Mariano et compagnie. Tout à coup, je me suis rendu compte. Quelque chose s’est mis à frémir en moi, quelque chose qui établissait une notion de qualité. Puis au Canada, comme je m’ennuyais pas mal – je ne reproche pas ça au Canada, mais moi, je m’ennuyais -, je me suis mis à lire des bouquins d’Histoire. J’éprouvais le besoin de renouer avec une espèce d’Europe lointaine et un point de vue musical. J’ai cessé d’écouter toutes les petites conneries de juke-box, j’ai commencé par écouter du jazz, du classique. J’ai eu le ras-le-bol tout à coup, alors que rien autour de moi ne me poussait à ça. C’est seulement une espèce de sensibilité profonde que j’avais, qui ne se satisfaisait plus, de produits dits populaires, de la musique zinzin que l’on retrouve régulièrement sur Radio-Luxembourg ou sur Europe 1. Ça, c’est le genre de truc insupportable. Donc, j’ai commencé à être intéressé sans être poussé, mais j’ai senti qu’il y avait quelque chose de plus valorisant dans d’autres secteurs. J’ai lu des livres d’Histoire et puis lorsque je suis revenu en Europe – parce que j’ai décidé de revenir en Europe -, j’ai eu de la chance de rencontrer celle qui allait être ma femme. Heureusement, c’était un milieu nettement plus cultivé, plus intéressant. Là, ça m’a carrément fait sortir de ma gangue, complètement, et alors je me suis mis vraiment à m’intéresser à ce qui est beau, mais sans snobisme. Je suis sensible à l’architecture, à tout ça. Je ne suis pas allé loin dans mes études. Je n’ai, pas été à la hauteur du baccalauréat.

Est-ce que quelque chose dans vos lectures vous a inspiré pour réaliser vos albums ?

Hermann : Au niveau des scénarios par exemple, oui. Il y a un certain cinéma qui m’a parfois poussé, un certain cinéma américain de road-movies, les films d’errance. Pour le premier Jeremiah, je pense à un film qui m’a marqué, qui s’appelait L’épouvantail avec Gene Hackman et Al Pacino. Deux types qui erraient, se rencontrent, deviennent amis. Ce genre de film me manque. Felini m’a marqué beaucoup. Pas dans tous les secteurs, je préfère le Fellini de La Strada ou de Huit et demi que le Fellini de Satiricon et Casanova. Je lis beaucoup de cinéastes. Même Sergio Leone m’a marqué dans les premiers westerns même si, après, je me suis rendu compte qu’il y avait beaucoup de choses qui n’étaient pas bonnes, qui étaient du baroque très peu intéressant. Il avait quand même une manière de jouer de la caméra qui était intéressante, qui apportait une présence, une force. Évidemment tous les Kubrick… Je ne vais pas vous dresser une liste, c’est trop long. Beaucoup de gens m’ont rapporté quelque chose. Évidemment des gens comme Terry Gilliam dans Brazil que je considère comme étant un des chefs d’œuvre du cinéma des trente dernières années. Pour moi, c’est un film phare que je pourrais revoir vingt fois. J’ai l’impression que je n’ai pas toujours vu entièrement. C’est prodigieux.

Mis à part le road-movie pour Jeremiah, est-ce que d’autres films vous ont influencé pour votre création ?

Hermann : Peut-être, mais pour l’instant ça ne me vient pas à l’esprit. Je suis marqué par un certain cinéma américain. Je suis très peu marqué par les cinémas français pour ma profession, très peu. Je vais parfois voir des films français, mais ils ne me laissent rien pour ma profession. Non, je suis plus marqué par des films yougoslaves, espagnols, des bons films ou même russes à la limite, me laissent plus d’empreintes pour nourrir mon imaginaire. Oui, il y a peut-être un film auquel je pense et qui me vient comme ça. Il y a La vie et rien d’autre de Bertrand Tavernier, Les choses de la vie de Claude Sautet, Tous les matins du monde, ce genre de cinéma peut éventuellement me donner des sensations. C’est exact. Sinon, le cinéma français ne me nourrit pas beaucoup.

Pour les séries dont vous êtes le scénariste, comment avez-vous eu l’idée de base ?

Hermann : Pour Jeremiah, l’idée de base, c’était l’errance. Puis aussi le détonateur premier quant au décor, la situation temporelle, c’est le livre de Barjavel qui s’appelle Ravage, une sorte de Malevil avant Malevil. C’est aussi un récit qui parle d’un monde – ça se passe en France – qui tout à coup, s’est défoulé au niveau thermonucléaire et les gens vivent très profondément dans les sous-sols, dans une chaleur qui s’est dégagée par ce qui est en haut. Après un certain temps, cela se rafraichit et petit à petit, ils sortent. Il n’y a plus qu’un univers détruit où quelques groupes survivent tant bien que mal avec certains qui sont sortis de leurs tunnels, de leurs trous, comme des rats, dont certains sont des gens normaux et puis d’autres sont des véritables pirates. Donc, tous les agissements se retrouvent. Il ne faut quand même pas rêver, il n’y a pas de mutations là-dedans. C’est lui qui m’a donné l’envie d’imaginer Jeremiah et Kurdy.

Les gens du Survivance qui sont restés planqués dans leurs caches dans Afromérica ?

Hermann : Oui, il y a un peu de tout ça. Mais vous savez, c’est le détonateur. Après, vous savez le détonateur, il fonctionne pendant un moment. Vous faites exploser votre première bombe et puis vous n’allez pas continuer à faire exploser de la même manière. Vous cherchez des nouveaux créneaux, vous ouvrez d’autres petites fenêtres parce qu’il faut varier.

Et Les Tours de Bois-Maury ?

Hermann : Les Tours du Bois-Maury, c’est une vieille nostalgie. J’ai vécu dans les Ardennes – belges, bien sûr – et il y a plein de châteaux-forts en ruine par-ci, par-là. Et très près du village où j’ai vécu, il y avait à quelques kilomètres un château qui malheureusement – et heureusement en un sens – a été entièrement reconstruit à usage touristique. Oh, mais bien construit, vous savez ce n’est pas de la tôle ondulée. On a suivi les derniers plans existants.

Il est visitable, mais je n’ai pas envie de le visiter, car il a tué tout mon imaginaire : toute cette espèce de fantasme lié à des pans de mur. On peut rêver dans un château en ruine, on peut imaginer des choses. Un château entièrement reconstruit, il est beau, mais il ne fait plus rêver. Alors j’ai éprouvé le besoin un jour de raconter un truc sur le Moyen Âge, d’y montrer des gens qui y vivaient.

Dans Afromérica, la première victime des guépards m’a rappelé quelqu’un…

Hermann : Qui ? Ah oui, c’est moi.

Pourquoi est-ce que vous êtes représenté comme le repas des fauves ?

Hermann : Parce que j’avais envie de me faire bouffer par des guépards.


  1. Le secrétaire général de l’ONU Boutros Boutros-Ghali, alias Boubou Boutroz dans l’album. ↩︎
  2. Yasushi Akashi, le représentant du secrétaire-général pour l’ex-Yougoslavie, portant dans l’album le nom de Yasushi. ↩︎
  3. Srđan Dizdarevic, journaliste au quotidien bosniaque Oslobodjenje, ayant passé les trois, ans du siège de Sarajevo dans la ville. ↩︎