À la veille de la Seconde Guerre mondiale, la France n’est pas encore un État antisémite sur le plan juridique. Les Juifs y sont citoyens à part entière, protégés par les lois de la République et la liberté de culte . Pourtant, dans les années 1930, un climat de défiance, de soupçon et parfois de haine s’installe durablement dans une partie de la société. Ce contexte éclaire les fractures morales qui rendront possible l’effondrement de 1940 et la déportation des Juifs de notre pays pour les camps d’extermination.
Un antisémitisme ancien, jamais totalement éteint
L’antisémitisme moderne français ne naît pas avec Hitler. Il s’inscrit dans une longue histoire, officiellement dès la première croisade (1096) et marquée plus récemment par l’Affaire Dreyfus, qui a profondément divisée la société entre défenseurs des valeurs républicaines et tenants d’un nationalisme exclusif. Si la réhabilitation d’Alfred Dreyfus consacre juridiquement la victoire de la justice, elle ne fait pas disparaître les préjugés : ceux-ci survivent dans certains milieux politiques, religieux et intellectuels, prêts à ressurgir en période de crise.
Crise, peur et recherche de responsables
La crise économique des années 1930 fragilise les équilibres sociaux. Le chômage, la pauvreté et la peur du déclassement nourrissent un besoin d’explication simple. Les Juifs deviennent alors, dans certains discours, des figures commodes du bouc émissaire : banquiers supposés, étrangers assimilés au cosmopolitisme, responsables imaginaires d’un système perçu comme injuste.
L’affaire Stavisky (1933-1934) cristallise ces fantasmes. Bien que relevant d’un cas individuel de fraude, elle est exploitée par la presse d’extrême droite pour accréditer l’idée d’une corruption juive au sommet de l’État.
Un antisémitisme politique assumé
Dans les années 1930, l’antisémitisme s’exprime ouvertement dans certains mouvements nationalistes, en particulier l’Action française. Présenté comme culturel ou national, il s’oppose à l’universalisme républicain et rejette les Juifs comme corps étrangers à la nation, ne voulant pas s’assimiler à la société française.
L’arrivée au pouvoir du Front populaire en 1936 agit comme un révélateur. Le fait que le président du Conseil, Léon Blum, soit juif déclenche une vague d’attaques d’une violence inédite dans l’espace public. Les discours le visant mêlent antisémitisme, haine sociale et rejet de la démocratie parlementaire.
Une société divisée, mais pas unanimement hostile
Il serait erroné de présenter la France des années 1930 comme uniformément antisémite. De nombreux citoyens, intellectuels et journalistes défendent activement les valeurs républicaines et dénoncent ces dérives. Mais les préjugés circulent largement : caricatures, insinuations, rumeurs et discours politiques contribuent à banaliser l’idée qu’une partie de la population ne serait pas pleinement française.
Ce qui a facilité l’acceptation du nazisme et de l’Occupation
L’acceptation relative de l’Occupation allemande à partir de 1940 ne relève pas d’une adhésion massive au nazisme, mais d’un enchevêtrement de facteurs politiques, sociaux et psychologiques.
- La fatigue démocratique joue un rôle central. La IIIᵉ République apparaît à beaucoup comme instable, impuissante et discréditée par les crises successives. Lorsque l’État s’effondre en juin 1940, une partie de la population aspire avant tout à l’ordre et à la sécurité.
- La défaite éclair crée un choc profond. L’exode, la peur et le sentiment d’abandon favorisent l’acceptation de solutions autoritaires présentées comme protectrices. Le discours de rupture avec la République, porté par le régime de Vichy, trouve alors un écho.
- La banalisation préalable de l’exclusion est déterminante. Les discours antisémites des années 1930 ont déjà habitué une partie de l’opinion à considérer les Juifs comme différents, voire indésirables. Lorsque les lois antijuives sont promulguées en 1940, elles ne surgissent pas dans un vide moral total.
- Enfin, la propagande nazie exploite habilement ces fragilités : elle se présente comme une force de modernité, d’ordre et de rationalité, face à une démocratie décrite comme décadente.
Comprendre pour ne pas répéter
L’antisémitisme français d’avant-guerre n’explique pas à lui seul la collaboration, mais il en constitue l’un des terreaux. L’étudier, c’est refuser les lectures simplistes et rappeler que les renoncements moraux sont souvent progressifs, discrets, et socialement acceptés bien avant de devenir politiques.
La permanence des mots, la mutation des prétextes
L’histoire rappelle aussi une réalité dérangeante : la haine des Juifs ne naît pas de la supposée conduite de certains. Elle les précède largement. Bien avant l’existence du Hamas ou même de l’État d’Israël, l’antisémitisme s’exprimait déjà en Europe sous des formes politiques, sociales ou culturelles.
Au fil du temps, ses discours ont changé de vocabulaire sans toujours changer de cible. L’antisionisme sert d’exutoire jugé moralement légitime à l’antisémitisme millénaire européen. Il n’y a pas si longtemps, en 1980, un premier ministre français réagissait à l’horreur d’un attentat dans une synagogue en séparant les victimes juives des pauvres Français innocents qui passaient par là…
Comprendre ces réminiscences n’implique ni de réduire la complexité des conflits actuels, ni d’interdire toute critique politique. Cela invite simplement à rester attentif à la frontière, souvent franchie, entre analyse géopolitique et réactivation de stéréotypes haineux qui, eux, ne sont jamais innocents.