Onirik
Rencontre avec Juan Sebastian Mesa pour ’Los Nadie’
Onirik -> Cinéma -> Interviews - biographies -> Dernière mise à jour : le lundi 4 décembre 2017.
Le mercredi 11 octobre 2017

retranscription de Hirone

Los Nadie est le film qui a fait l’ouverture du Panorama du Cinéma Colombien ! Grâce à cette séance, nous avons ainsi pu voir le film (qui sort le 6 décembre au cinéma) et assister à une session de questions-réponses avec le réalisateur.

Question : Quelle est la genèse du projet, de quelle manière avez-vous abordé la réalisation de ce film ?

Juan Sebastian Mesa : Quand j’étais plus jeune, j’ai aussi eu ce vent de liberté. Cette idée de quitter ma ville, mon pays. Avec des amis de fac, on a fait un périple le long de l’Amérique du Sud. Sur le chemin, j’ai rencontré des artistes de rue, des acrobates qui avaient aussi cette envie, mais de venir eux en Colombie. Au début, je pensais que cette volonté venait du contexte compliqué de ma ville. Mais paradoxalement, j’ai constaté que ce n’était pas que ça, j’étais curieux de l’Argentine et les autres m’ont dit qu’il ne s’y passait rien du tout. Mon imagination s’est fait couper dans son élan. Après mon voyage et mon retour, j’ai eu un déclic, j’ai travaillé pour nourrir cette histoire.

Au début, c’était un projet de court-métrage entre potes, puis ça s’est développé et ça a dépassé les limites du simple court-métrage, de la simple aventure. J’ai été mené par cette envie de partir qui est interne à chaque jeune dans ce monde, mais peu d’entre eux concrétisent cette envie.

Question : Pouvez-vous décortiquer le processus de production ? Et on vous confirme qu’on est plusieurs à avoir fait le chemin inverse du Sud vers le Nord pour venir vous voir.

Juan Sebastian Mesa : Le processus a duré 3/4 ans. Au début, un centre de fonds nous avait donné des sous pour faire le court-métrage, mais quand le projet s’est développé, on a eu besoin de plus de soutien et d’argent. Le projet a survécu grâce à beaucoup de fonds privés venant de nos amis, notre famille. Heureusement qu’est arrivé un soutien post-production, et finalement le tournage s’est fait en 10 jours.

Question : pourquoi avoir fait le film en noir et blanc ?

Juan Sebastian Mesa : C’est une question récurrente. J’ai eu beaucoup d’influence de photographes et le noir et blanc donne une liberté sur le temps. C’est beaucoup plus facile à manier le temps ainsi qu’avec la couleur. La ville de Medellín est une ville pleine de couleurs, il était important pour moi de figer une certaine monotonie dans la vie des personnages.

Question : Déjà, bravo pour la photographie. Ensuite, dans les sons des marginaux, il y a du punk, du rap, du hip-hop. Mais je ne savais pas qu’il y avait de la musique punk à Medellín, pouvez-vous nous l’expliquer ?

Juan Sebastian Mesa : Le punk à Medellín est très ancré dans la contre-culture. On pourrait carrément faire une radiographie de la ville à partir des textes des groupes. Je suis assez familier du milieu, car j’ai été moi-même musicien dans un groupe à Medellín. C’était quelque chose de très important dans mes souvenirs d’adolescent, d’approcher cette marginalité qui est tellement décriée et criminalisée par le grand public. Je souhaitais aborder cette politique de façon plus amusante et joyeuse sans tomber dans la violence.

Autrement, les acteurs sont des acteurs « naturels » [1] et c’est quelque chose qui fait partie du cinéma colombien d’aujourd’hui. C’était des proches, et d’avantages de personnes qui vivent vraiment ça dans leur quotidien.

Question : Peut-on dire que ce film a des liens avec Rodrigo D : No Future [2], sur les jeunes marginalisés qui se sentent sans avenir ? Y a-t-il un lien ?

Juan Sebastian Mesa : Rodrigo D est une référence chez tous les jeunes réalisateurs. Quand j’ai initié ce film, on s’est demandé : pourquoi un film de jeunes, de punk comme cela a déjà été fait ? Mais je n’étais pas encore né à l’époque où se situe le film, j’avais envie de parler de ma vie à moi plutôt que d’un temps que je n’ai pas connu. Mes expériences et mes proches m’ont donné envie d’y mettre une touche plus « joyeuse », on ne voulait pas que Rodrigo soit un poids ou un emblème à porter. Je voulais que mon film prenne son propre envol et qu’il ait sa propre identité. Plutôt que d’aborder cette réflexion comme une réponse ou une contre-réponse, il faut voir comment ces films peuvent communiquer entre eux, il y a plus de questions qui peuvent être posées.

Question : Pourquoi avoir choisi comme titre du film : Los Nadie ?

Juan Sebastian Mesa : Le titre du film est inspiré d’un poème uruguayen de Eduardo Galeano. C’est une œuvre qu’il a écrite lorsqu’il a voyagé en Amérique du Sud, Galeano parle de tous ces exclus de l’économie mondiale. Et quand j’ai fait mon voyage, ça a pris tout son sens, je voulais ainsi rendre visibles ces personnages et leur donner un sens.

Question : Le film m’a apporté beaucoup de joie et j’apprécie sa sincérité. Ma question est pour les personnages de Mona et Pipa, lorsque la tante de cette dernière arrive, pourquoi avoir coupé brusquement ?

Juan Sebastian Mesa : Cette scène, on la voulait imaginée, elle n’a pas été tournée pour laisser place à l’imagination du spectateur. On a tous déjà vécu ce genre de scène, alors on a eu peur que se soit redondant.

Question : C’est la deuxième fois que je vois le film, quels sont les points de concordance entre votre vie et vos personnages ? Et pourquoi cette fin ?

Juan Sebastian Mesa : À la fin, Camilo a toujours cette envie de voyage mais il se fait bloquer à la première frontière qui est celle de son quartier. Il se retrouve sur une frontière invisible. On pourrait se dire que la mort du personnage aurait été trop prévisible, alors que là, on peut réfléchir à lui. Il y a une mort symbolique, car ses désirs n’aboutissent pas. Il est confronté à une perte majeure et physique en perdant ses cheveux.

Question : Sur Camilo, ce personnage n’a pas été limité par sa mère ?

Juan Sebastian Mesa : Il est plutôt divisé entre ses désirs et ce qu’il pense être son devoir. C’est un lien très solide entre lui et son quartier. Il y a une réflexion sur la question des parents. Sur ce qu’ils pensent être le mieux pour nous. Mais nous en tant que jeunes, ce n’est pas forcément ce qui nous convient.

Question : Félicitations pour ce film, je me suis identifié en tant que jeune. N’y a-t-il pas une notion de karma sur la fin de Camilo ?

Juan Sebastian Mesa : Je ne sais pas si je pourrais parler de karma, il se retrouve piégé par les dynamiques de la ville de Medellín. Cependant, il y a évidemment des références à cette question familiale et biblique du fils qui a trahi son père.

Question : Avez-vous eu des difficultés pour le tournage ?

Juan Sebastian Mesa : On ne tourne pas là-bas sans connaître les tenants et les aboutissants, sinon ça serait impossible. Il y a des quartiers de la ville où on ne peut pas filmer sinon on aurait eu des problèmes. Et on a beaucoup de déontologie, de respect des endroits où on tourne. L’idée était de montrer sans être intrusif, les personnages qui étaient dans le quartier. Il y a un gros effort de pré-production et d’étude du terrain, ce qui était très exigeant. Dans le cadre de travail, c’est important d’entrer en contact avec les leaders de ces quartiers, ces personnes qui ont une légitimité à avoir un regard sur le tournage. On a eu des obstacles pas forcément officiels. Mais à force de travail et d’immersion, on a eu la possibilité d’avoir accès à des endroits pour pouvoir filmer.

Question : Avez-vous projeté le film dans les quartiers et si oui, comment a-t-il été reçu ?

Juan Sebastian Mesa : Un des aspects les plus gratifiants est de pouvoir le montrer dans d’autres lieux. Il a été projeté sur le pont où ils font de l’acrobatie urbaine. Tous les habitants ont pu voir le film dans sa première version, ils ont pu se l’approprier. Le fait de pouvoir projeter ce film là-bas était super. C’est d’ailleurs parti de l’initiative du fait que le pont commençait à devenir une frontière, ça a permis de casser cette dynamique d’isolement.

Question : Ce film a suscité beaucoup d’émotion et de jalousie chez moi. Que pouvez-vous nous dire sur l’évolution des acteurs actuellement ?

Juan Sebastian Mesa : C’était pour nous tous un apprentissage, un premier film pour toute l’équipe, moi, le directeur photos, acteurs, etc. On naviguait tous dans la même direction, on a créé des liens solides. Mais on a quand même tenu d’un point de vue éthique à leur préciser que ce n’était pas parce qu’ils jouaient dans un film qu’ils étaient comédiens. Jamais on ne leur a fait miroiter de la fantaisie. Cela n’enlève en rien la valeur de l’expérience qu’ils ont eu, pour tous ça a été une expérience marquante, mais ils n’ont pas tous le désir de devenir comédien. Autrement, celle qui joue Manu travaille sur la direction artistique sur un film.

Merci beaucoup pour votre présence et vos questions.

Sortie nationale : mercredi 6 décembre

[1] non-professionnel

[2] réalisé par le réalisateur colombien Victor Manuel Gaviria Gonzalez, le film a été dans la sélection officielle du Festival de Cannes de 1990

L'auteur Hirone
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