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Conférence : Être assistant mangaka en France
Onirik -> Bande dessinée -> Interview -> Dernière mise à jour : le vendredi 22 juillet 2022.
Lieu : Japan Expo 2022

le dimanche 17 juillet 2022

Découvrons les dessous du manga français avec l’équipe de Dreamland. Cette conférence laisse la parole aux assistants de Reno Lemaire !

Retranscription de la conférence du dimanche 17 juillet 2022 sur la scène Kuri de Japan Expo.

Présentateur : Bienvenue à cette conférence dessinée sur le métier d’assistant mangaka, et on parlera de Dreamland avec son équipe. Veuillez applaudir Romain Lemaire, Géo, P.E et Reno Lemaire. Toujours à faire une cascade en rentrant, moi, j’aurais bien voulu voir une roulade.

Il y a quatre panneaux de papiers, ainsi pendant cette discussion, ils dessineront dessus et sur la table, on a mis un shikishi où ils feront un dessin à quatre mains. Bref, on va parler du métier d’assistant mangaka et à tout moment, vous (le public) vous allez pouvoir poser des questions.

On va d’abord commencer par une petite présentation de chacun.

P.E, comme tu es là, est-ce que tu peux te présenter ?

P.E (assistant mangaka) : Alors, P.E assistant mangaka de Reno Lemaire sur les décors depuis le tome 20. Je me suis occupé des décors du remaster [1] et récemment du tome 21.

Géo (assistant mangaka) : Géo, assistant depuis le tome 20 également, on a commencé en même temps et... Le dessin, c’est chouette.

Reno Lemaire : Bonjour, eh ben Reno, le boss autoritaire de ces deux talentueux jeunes auteurs et... Romain, il va se présenter et c’est pour ça qu’il est parti.

Romain Lemaire : J’ai bossé pendant 8 ans sur Dreamland. Puis après j’ai sorti ma série Everdark, qui est aussi chez Pika et, là j’en suis au tome 6.

Présentateur : Très bien, eh bien on va déjà commencer par une première question pour vous Géo, P.E, c’est quoi un assistant ?

P.E (assistant mangaka) : Le but d’un assistant, c’est de pouvoir faire avancer la série plus vite en délégant des taches. Et là en l’occurrence, les décors. C’est quelque chose où on ne ressent pas à proprement parler la patte de l’artiste comme sur un personnage. On s’occupe de ça pour que les tomes tombent plus vite.

Géo (assistant mangaka) : Pas-grand-chose à rajouter à ce qu’a dit P.E, si ce n’est qu’il y a un subtil équilibre à trouver entre correspondre à l’univers installé par Reno et éventuellement proposer un peu de nous pour tenter de nourrir l’ensemble à notre échelle. Voilà, on a donc quand même un certain degré de liberté de création. Reno est très sympa là-dessus et on essaie de nourrir le truc tout en essayant de rester le plus respectueux possible.

Présentateur : Romain, vu que tu es là et que tu as fait huit ans d’assistanat, ça veut dire quoi pour toi ?

Romain Lemaire (mangaka) : P.E l’a dit, c’est un gagne temps pour l’auteur pour sortir les tomes plus vite, car plus les tomes sortent vite et plus les lecteurs peuvent suivre l’histoire plus rapidement. Et je pense que c’est mieux pour la série.

Présentateur : Oui, mais c’est quoi un assistant, ça aide l’auteur oui, mais tu parles par rapport à Reno, on veut savoir pour toi ? C’était quoi pour toi ce travail ?

Romain Lemaire (mangaka) : Ah, déjà, c’est un gros gagne-XP [2], on ne va pas se le cacher. Bosser en tant qu’assistant, il nous montre des storyboards, on voit le découpage, la dynamique, les dialogues, et bien pour moi ça m’a bien aidé. Je pense que si je n’avais pas bossé en tant qu’assistant, Everdark ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui. Donc, c’est de l’XP tout simplement et c’est des premiers pas dans le milieu pro, c’est un bon début si on veut faire ce métier.

Présentateur : Comment as-tu recruté P.E et Géo ?

Reno Lemaire (mangaka) : Avant j’avais Romain et Salim, c’était mes potos. Salim, c’était le pote, Romain, c’était la famille [3]. Je ne les ai pas vraiment recruté, je connaissais leur taf et de toute façon, ils étaient là pour m’aider depuis longtemps. Et quand il a fallu trouver des assistants en 2020, il y a deux ans, comme je n’ai pas une connaissance de tous les petits jeunes, de tous ceux qui maitrisent... Car oui en fait, il y a plein de gens qui maitrisent mes personnages. Mais les décors ce n’est pas donné à tout le monde, alors j’ai fait passer un petit test. J’ai donné l’info que je recherchais des assistants sur un petit réseau, pas sur les réseaux sociaux pour justement éviter d’être envahi de jeunes qui dessinent du Naruto, moi j’étais sur le tome 20, il fallait que j’avance. Je n’avais pas le temps de choisir des gens plus ou moins prêts, il fallait des mecs très fort directement. Donc, via Twitch, sur un petit réseau entre auteurs, j’ai eu une petite quinzaine de candidatures, j’ai alors fait passer des tests.

Des dessins d’après photo, pour le réalisme, des décors de Dreamland avec un cahier des charges, des décors de Dreamland libre notamment pour voir l’imagination. J’ai donc recruté P.E, qui est arrivé dans les premiers. Géo, il n’a pas eu besoin de passer les tests car je connaissais déjà son taf. C’était plus selon sa disponibilité.

Présentateur : Alors ça s’est passé comment Géo ? Il t’a appelé ? Il t’a dit "allez vas-y est-ce que tu veux faire les décors" ?

Géo (assistant mangaka) : Il m’a mis un pistolet sur la tempe. Je me serais bien passé de ce boulot. On obéit quoi. En fait, on avait déjà eu l’occasion de se croiser quelques fois. J’étais déjà fan de Dreamland à la base et en tant que jeune aspirant auteur, je lui avais déjà montré mon taf pour avoir ses conseils. Et à force de montrage de taf et de montrage de taf, avec un niveau qui augmente avec le temps, j’imagine qu’il avait repéré un petit quelque chose. Et aussi le fait d’être sur Montpellier, on s’était croisé deux/trois fois en off sur des événements liés au dessin.

Présentateur : Et toi qu’est-ce que ça t’apporte d’être son assistant ?

Géo (assistant mangaka) : De l’argent, nan mais c’est vrai. Après comme j’ai dit, en tant que fan beaucoup de plaisir et de l’épanouissement artistico-symbolico-personnallo, tout ça. En tant qu’aspirant auteur, de la visibilité, des contacts et de l’expérience. En tant que citoyen français, de la thune. Voilà, tu mixtes tout ça, ça rapporte un milliard de trucs.

Présentateur : Tu les payes bien j’espère.

Reno Lemaire (mangaka) : C’est Pika Edition qui les paye bien.

Géo (assistant mangaka) : Pika paye très bien

Présentateur : Et toi P.E, comment tu as fait les tests ?

P.E (assistant mangaka) : Comment j’ai fait les tests ? En stressant, car il y avait quand même du name, comme Jérôme qui est sur Ripper [4]... C’était quoi la question ?

Présentateur : La question c’était, tu as vu l’annonce sur Twitch, et tu t’es dit, vas-y je propose mes talents. Comment ça s’est passé pour toi ?

P.E (assistant mangaka) : C’est ça, quand j’ai entendu que Reno recherchait, je lui ai envoyé mon taf. Et tout simplement, il a fait sa pré-sélection à partir de tas de gens qui lui ont envoyé le boulot et on a dû passer le test assez complet qui lui a permis directement de sélectionner et partir ensuite directement.

Présentateur : Tu as mis combien de temps pour le faire, tu t’es dit « j’y vais tout de suite » ?

P.E (assistant mangaka) : Non, et petite info pour toi, c’est que c’est une énorme arnaque. Théoriquement lorsqu’on est assistant t’es censé avoir du décor assez vite, parce que si ça paye bien ce n’est pas un taf à plein temps. Moi, j’ai bloqué tout un été pour ça, donc je prétendais pouvoir tenir les délais mais c’était complètement faux à ce moment-là. Et voilà.

Présentateur : Pour toi ça doit demander énormément de travail ?

P.E (assistant mangaka) : Ça m’a demandé énormément de travail mais surtout de réflexion. C’est pas tant le fait de faire une case qui est long, c’est le fait d’avoir le schéma mental pour se poser les bonnes questions. Une fois que la dynamique est rentrée, à partir de là, ça va tout seul. Il ne s’agit pas non plus simplement de caler un décor car sinon n’importe qui maîtrisant les règles de perspectives pourrait être assistant. Il s’agit de s’adapter à la page, de comprendre son équilibre. De savoir comment correspondre au style de l’auteur sans que le décor ne soit trop voyant. Il y a des tas de notions propres à la BD à prendre en compte.

Présentateur : Alors une question pour vous trois, comment on s’adapte au style de l’auteur et que le décor ne soit pas visible, mais il y a aussi une propre patte artistique, non ?

Géo (assistant mangaka) : Je pense que le fait de base qu’il nous ait pris, c’est qu’il a vu qu’il n’y avait pas un décalage massif dans le style et tout, donc le terreau était là. Après, le fait d’être fan permet aussi de ne pas dénaturer l’oeuvre. On ne débarque pas en disant «  Ah ben tient ça raconte quoi ? ». On sait dans quoi on s’embarque et on a une envie personnelle de respecter le matériaux, de respecter Reno, etc donc tout cela se fait naturellement.

Et ensuite oui, il y a un petit peu de travail d’observation, c’est aussi un peu technique, les encrages. Quand il y a un personnage est-ce qu’on laisse un petit liseré blanc autour ? Est-ce que l’encre atteint le personnage ? Le type de hachures, le type de proximité des hachures les unes avec les autres. Ca va être ensuite les trucs un peu technique, la gestion de l’anatomie,... Donc voilà il y a un terreau de base. Le fait d’être fan aide, ensuite c’est des petits trucs, enfin, c’est quand même un travail donc il y a des compétences à avoir.

Présentateur : Comment ça se déroule ? Au début il vous fait un sketch ? Enfin une sorte de storyboard ?

Géo (assistant mangaka) : Ah, il y a 5 traits sur un post-it, et il nous dit, « donc là tu fais un château ».

Présentateur : Montre-nous ce que tu leur fais.

Géo (assistant mangaka) : Il va nous faire un « wip » (Work in progress) en live.

Reno Lemaire (mangaka) : Je fais un petit carré, un petit rectangle. C’est la page, moi j’ai déjà calé des perso. Et après, ce sont des fichiers numériques qu’on s’envoie. Je créé un calque exprès avec marqué ’décor P.E’ ou ’décor Géo’. Je mets une petite croix pour dire où ils doivent mettre du décor. Après, je mets même pas les volumes, je donne des trucs et comme j’ai la flemme d’expliquer je dis, c’est un bâtiment, là « un truc », ici « lâche-toi ». C’est que des indications comme ça. Après dès que c’est une référence en particulier, je mets « voir photo A » et je joins une photo. Mais vous allez voir, les décors du tome 21, il y aura des bonus où j’explique mon taff car vraiment je ne leur donne aucune directive. Ça me prend, trois minutes.

Alors, ils auraient galéré, ils auraient dit « Franchement Reno, on a besoin de plus d’indications », j’aurais fait, mais à chaque fois que je faisais ça en me disant que ça ne passera jamais, eh bien ils font et ils font des crayonnés de ouf. Alors moi ça m’arrange car je prends pas beaucoup de temps et à partir de ça, ils font des décors de ouf. Vous verrez tout le cheminement dans le tome 21. C’est vraiment un skill qu’ils ont. Il y a des gens qui ont besoin d’être bien bordés et tout, moi j’ai tenté comme ça pour voir et ils y arrivent très très bien. Ils posent des questions via discord, on y est tous les trois, et il y a un salon par chapitre. C’est là qu’il y a quand même toute une discussion. Mais ils sont plus bavards que moi. Géo me demande plus de détails.

Géo (assistant mangaka) : Oui, j’ai une petite tendance maniaque. En sachant que j’ai ça comme ça, j’ai besoin de connaître parfaitement le lieu. Quand il y a un combat, s’il y a un pilier, j’ai besoin de savoir s’il est à trois mètres ou à cinq mètres du personnage, ce genre de choses. Je crois que je lui pourri la vie avec ça. Genre, là la porte derrière les perso, est-ce que c’est la même que celle qui était à droite tout à l’heure ? Mais cependant, ça pourrait sembler galère d’avoir ça comme base, mais au contraire, c’est génial, ça laisse de la place pour s’exprimer, pour l’imagination. Et c’est ce qui est super en bossant avec lui, c’est qu’il pourrait nous donner des trucs beaucoup plus précis, et peut-être qu’on s’éclaterait moins, qu’on oserait moins proposer des choses. Et plus c’est vierge et plus on peut s’exprimer, donc c’est très cool.

Question du public : C’était pour savoir comme toi Reno, ou vous les assistants, vous vous répartissez le travail ? Car je comprends votre travail, je comprends ce que ça permet en facilitation, mais toi comment tu arrives à leur donner à l’un ou l’autre, les taches à faire ?

Romain Lemaire (mangaka) : A mon époque, on avait le storyboard, il nous montrait les chapitres et selon notre affinité avec ce qu’on voyait ou avec la scène, eh ben on faisait au feeling. Avec Salim, le deuxième assistant, je lui demande ce qu’il voulait faire, et on se dispatchait comme ça. Après, j’étais un peu comme Géo, j’avais besoin de plein d’éléments, je suis quelqu’un de carré. Donc je lui posais plein de questions. Il y a des trucs logiques à mettre en place au niveau de l’architecture.

Et le fait aussi de nous laisser la liberté, parfois on se dit merde, il faut rendre le tout logique. On se fait du jus de cerveau, mais au final c’est pas plus mal car comme le dit Géo, ça fait appel à notre imaginaire et comme est-ce qu’on interprète l’image et avec ça, on est amené à faire des trucs cool. De toute façon des plans trop précis, il n’a pas le temps, il n’a pas que ça à foutre, il faut que l’histoire avance. Je pense que cette méthode de travail convient pour des gens qui peuvent rebondir niveau imagination. Ce sont des petits tests où il nous fait sortir de nos zones de confort. Au début, je galérais un peu plus je faisais des pages, plus je me suis adapté.

P.E (assistant mangaka) : Moi dans mon cas c’est pas du tout ça, dès qu’il balance la page je dis « Okay t’inquiète » et je lui envoie un crayonné. Après ça dépend vraiment des caractères et Reno, son job, ça va être de s’adapter à tout ça, de nous briffer pour avoir le résultat attendu.

Présentateur : Reno, tu leur laisses vraiment le champ libre ?

Reno Lemaire (mangaka) : C’est pour ça que je disais, quand... mes assistant doivent être plus fort que moi en décor. C’est pas dur, mais ces gars-là, il m’allège. En les choisissant, ils étaient déjà légitimes. Je leur fait vraiment confiance. Donc maintenant, sur le 21, je leur ai expliqué les scènes et les décors qu’il va y avoir. Et en fait, chacun se le dispatche naturellement, P.E s’était tapé beaucoup de réalité, de décors d’après photos. La sur le 21, ils arrivent à se partager le travail dans le respect.

C’était comme Roro et Salim, sauf qu’avec eux on se voyait en direct et là c’est via internet, c’est la même démarche. On se connaissait, Géo, on était pas proche-proche comme là après avoir fait quatre jours ensemble, et PE pareil, il était venu une fois en dédicace et voilà. Là d’être tous les quatre, on voit quand même qu’on a un délire. Ce sont des gens simples, on est dans l’humain, on se prend pas la tête, chacun a évidemment son caractère, mais ça match bien.

Question du public : Lorsqu’on est un mangaka Français, est-ce qu’il serait possible de faire des collaborations avec des assistants Japonais pour aller plus vite dans le délai de parution ?

Romain Lemaire (mangaka) : Ta question c’est pourquoi on ne travaille pas avec des Japonais en mode assistanat en France ? Ou que des Français aillent au Japon, travailler avec des Japonais.

Moi, je pense qu’il faudrait plus développer ça en France. Tu vois, c’est pas mon but en soi. Oui, le Japon c’est cool, mais je préfère qu’on développe des structures en France, qu’on développe ça en France, et vu que la création de manga en France, y’a du mieux, les éditeurs font des efforts, donc continuons sur cette pente ascendante. Après moi honnêtement, si tu me demandes si j’ai envie de travailler au Japon demain avec des assistants Japonais, je te dis non. C’est pas mon but en soi, je préfère travailler en France. Je n’ai pas la culture japonaise, je n’ai pas le temps d’apprendre le japonais.

Après des collaborations de temps en temps, si je dois le faire, je le ferai avec plaisir. Mais pour l’instant, moi mon but, en tant que jeune auteur qui aimerait avoir des assistants, c’est faire le maximum pour que ma série avance, et dès que je peux, c’est prendre des assistants locaux ici. Après plutôt des gens déjà former, plutôt que perdre du temps à les former. Je suis plus pur le développement en France plutôt qu’aller au Japon. D’un point de vu logistique.... pour travailler avec des assistants, il faut parler la langue, donc c’est compliqué.

Question du public : Et inversement, si on vous proposait de travailler avec un mangaka japonais ?

Romain Lemaire (mangaka) : Si l’occasion se présente, why not ?

P.E (assistant mangaka) : Je rejoins plutôt Romain sur la question si on veut travailler avec des mangakas japonais. C’est pas une attente car on a ce qu’il faut en France, et on a ce qu’il faut à développer en France. On a un public français, on a des structures françaises, on a un super pôle de mangas français. Je ne vois pas vraiment l’intérêt de chercher à envier un pays qui n’est pas le nôtre, où on n’aurait pas les codes... Si ce n’est prendre de l’XP et apprendre ailleurs, cela, ça pourrait être intéressant.

Géo (assistant mangaka) : Ouais, en rapido, même si j’écoutais à moitié la question comme j’étais en train de dessiner. Je voulais rajouter, pour être allé au Japon et avoir un peu caresser l’espoir de de bosser là-bas sur place dans le manga, il faut aussi réaliser derrière le fantasme ce que c’est de lâcher son pays, les amis, la famille. De s’adapter à cette société, de parler la langue, d’essayer de maîtriser des codes dans lesquels eux sont nés alors que nous c’est assez récent et ce n’est qu’une partie de notre culture. Tout cela créé énormément de difficultés et on a une tendance à fantasmer le Japon et c’est naturel. Je pense que 99% des gens ici le partage.

Il faut vraiment réaliser que vivre sur place, travailler parmi eux... Il y a énormément de droits qui ont été acquis en France qu’il n’y a pas là-bas. Je pense qu’au contraire, il vaudrait mieux de créer notre version du manga, plutôt que d’aller là-bas. On peut vraiment en faire notre version française, adaptée à nous, confortable, épanouissante totalement. Alors que s’adapter là-bas ça peut être assez douloureux comme processus.

Question du public : En France, il y a énormément de lecteurs de mangas, mais les mangas japonais prennent toute la place, quelle est la stratégie pour s’imposer ici, se faire une place dans les librairies ?

Reno Lemaire (mangaka) : En fait, tu l’as dit. Les mangas japonais prennent toute la visibilité car toutes les séries japonaises ont déjà des tomes d’avances et concernent de grosses machines. Cela vient du système économique japonais qui est en place depuis des années. Nous c’est très émergeant. On va commencer par avoir des animes fait de séries qui marchent alors qu’au Japon, c’est souvent plus rapide. On commence à créer notre éco-système. C’est du test, mais on ne peut pas copier ou espérer faire comme au Japon. Ce n’est pas du tout le même potentiel de lecteurs. Les gros titres, les blockbusters en France, ce sont absolument pas les mêmes chiffres qu’il y a au Japon.

Donc il ne faut pas singer ce que font les Japonais, comme l’ont expliqué Géo et Roro sur l’assistanat. Mais il faut adapter notre éco-système, c’est à dire l’assistanat pour produire plus vite des tomes en France est en train de se démocratiser, et cela dès les premières séries. Tout cela c’est ça se met en place. Une chose est sûre c’est que plus il y aura de tomes dans l’année, plus la série se vend. On n’est pas des japonais et souvent les gens ont le fantasme du Japon. En pensant qu’une œuvre de mangaka japonais c’est un chapitre par semaine et quinze assistants. Sauf que là, vous n’avez que les Rolls-Royce et les meilleurs du Japon qui sont dans ce rythme.

Sinon, le métier de mangaka au Japon, la grosse majorité en moyenne, 70 % sont dans des mensuels avec 30 pages par mois avec deux ou trois assistants. Et c’est exactement ça, je sais que moi, je ne suis pas plus lent qu’un Japonais. Je n’ai pas le même éco-système, mais le public doit vraiment comprendre qu’au Japon, tous les mangakas ne sont pas Oda ou Murata. On a la vitrine que des dix meilleurs, et on croit qu’ils sont tous comme ça alors que c’est l’inverse, se sont des exceptions. Et si on nous compare aux exceptionnels, forcément, c’est déjà mort dans le game.

Présentateur : Et il y a un truc qu’il faut aussi préciser, c’est que souvent dans les magazines de pré-publications, ils ont une petite avance, mais après quand le tome arrive, il y a des retouches. Ce qu’on voit en magazine et ce qu’on a en version papier avec une autre imprimerie, eh bien il y a des retouchent car il y a eu des manquements, des cases à corriger. Et ce qu’il se passe ici directement, vu qu’on n’est pas dans la précipitation, on va prendre le temps à l’imprimerie, on a des cases nickels, une histoire propre. De temps en temps, il peut arriver qu’il y ait des pépouilles, mais c’est assez rare. On a ce privilège là de prendre notre temps pour faire de la qualité.

Présentateur : Concernant les décors, combien de temps vous passez dessus ? Quel est un peu le rythme à partir du moment où il vous envoie sa base ?

P.E (assistant mangaka) : C’est in-quantifiable, c’est exactement comme faire des pages. Chaque décor va demander des choses particulières. Il y en a qui vont aller très vite et le chapitre va tomber en 10 jours, comme il y a des cases où des fois il va falloir passer toute la journée dessus car il faut vraiment faire la case qui envoie. Souvent ce qui peut prendre du temps c’est quand la case compte réellement comme quasiment un personnage. Là forcément c’est très long comme on va blinder de détails. Par contre quand c’est un décor qui n’a pas pour but d’être impactant mais qui permet simplement de contextualiser, que l’oeil ne s’attarde pas trop et qu’on soit simplement dans un contexte, voire que le lecteur l’oublie, ça va prendre un peu moins de temps.

Géo (assistant mangaka) : Oui, c’est à peu près la même chose, mais il y a un truc qu’on appelle les establishing shot, ce sont les plans d’établissement [5]. En général, lorsqu’une scène commence dans un lieu. Par exemple lorsqu’on découvre le Palais du seigneur des Flocons, on fait d’abord un plan qui présente bien le décor, cela permet de comprendre vraiment où on est et en général c’est un plan qui claque sur pleine page ou une grande case.

Et c’est quelque chose où on va mettre plein de détails et en général, quand la scène avance, on part du principe que le lecteur se rappelle du lieu et on ne remet pas le décor à chaque fois sinon ça ferait trop chargé. Et donc, là par contre, on va peut-être par-ci par-là faire un petit rappel de texture, un pilier, un petit bout de statue dans un coin de case pour entretenir la mémoire du lecteur. Après si la scène qui dure quinze pages et peut-être que Reno calera un moment pour qu’on rappelle le décor. Ça peut dépendre aussi du type de plan si la narration implique un plan reculé. Mais voilà, en général en début de chaque scène, il se peut qu’il y ait un gros décor qui nécessite beaucoup de temps et ensuite des petits bouts de cases où en 20 minutes on peut mettre le décor suffisant.

Reno Lemaire (mangaka) : Ce qu’ils ont pas c’est aussi la vision global du chapitre. Ça je ne sais pas si ça sera un truc qu’on pourra faire pour le prochain tome. C’est que moi je sais ce que je veux quand je vais demander sur un panoramique à Géo, en imaginant qu’il n’y ait pas les personnages, de faire un décor sans couper, car je sais que sur les trois ou quatre pages d’après, ce plan là, c’est le même, je vais le réutiliser. En fait, je sais à quel point c’est long alors je vais leur économiser des décors réutilisables sur des bouts de case. Donc sur les décors à faire, comme je sais qu’il y en a que je vais utiliser plusieurs fois, je vais leur demander d’être plus précis.

Eux, ils ne le savent pas, donc c’est vrai que souvent c’est du trois ou quatre pages par chapitre, sur les dix-huit pages, il y a du décor et je sais comment le chapitre est rangé Je sais très bien que le bout de truc qu’a fait Géo, je vais le réutiliser derrière cette petite case. Il y a aussi ça, ils ne font pas tous les décors de toutes les cases. Il faut leur économiser du temps. C’est pas leur job à plein temps, ils ne sont pas payés assez, ils ne peuvent pas en vivre de l’assistanat.

Question du public : Je me demandais en tant qu’auteur si dès le début on peut avoir des assistant ou si c’est quelque chose d’imposé par la maison d’éditions pour avoir un rythme plus soutenu ?

Reno Lemaire (mangaka) : En France, ça peut venir que de l’auteur. Tu vas avoir des auteurs qui vont en avoir besoin assez vite. Au début, t’as envie avec ton égo, de tout faire tout seul. Donc le premier tome est souvent fait tout seul, parce qu’on est content, on a signé et on n’a peut-être pas le réseau. Et après, on se rend compte de la masse de travail et on peut faire ce choix. On est un auteur, on est toujours en rush pour travailler, donc tout dépendra de la volonté des auteurs.

Je connais des auteurs qui ne sauraient pas quoi donné à faire à leurs assistants. Moi ça tombe bien, je n’aime pas faire les décors, mais tu en as qui adore faire ça, donc ils n’iront pas déléguer. Donc en France, c’est une décision assez personnelle. Tu pourras avoir des réponses différentes selon l’auteur. Pour la démarche, tu vas voir ton éditeur, mais on pourrait aussi très bien voir un éditeur demander si on en souhaite. C’est au cas par cas.

Question du public : Est-ce qu’il existe des assistants scénaristes ?

Reno Lemaire (mangaka) : Des assistants scénaristes... moi je n’en connais pas. Sinon on appelle ça un éditeur.

Présentateur : Alors effectivement, il peut arriver qu’il y ait des assistants quand l’auteur a une idée sur un bout de papiers et qu’après le truc peut fonctionner. Il y a donc un auteur derrière, il reprend la trame.

Géo (assistant mangaka) : Au cinéma on connait ça sous le nom de script doctor [6]. Donc en manga ce n’est pas courant, mais ça pourrait exister.

Présentateur : C’est souvent l’éditeur qui fait office. Il va regarder, il ne reprend pas souvent, mais il peut le faire pour voir si c’est cohérent ou pas. Par exemple on disait avec les éditions H2T, c’était comme c’est une lecture de droite à gauche, une lecture japonaise, eh bien il arrive que les visages soient dans le mauvais sens. Là à ce moment, l’éditeur le souligne.

Question du public : Je pense qu’au regard des générations, avant de commencer à lire du manga, on a tous lu de la BD franco-belge, est-ce que dans cette inspiration franco-belge de la BD, est-ce qu’il y a quelque chose qui vous a marqué qui vous a donné envie de faire du dessin ? je pende que vu nos génération, inspiration franco belge ? Est-ce qu’il y a quelque chose vous a marqué ?

Reno Lemaire (mangaka) : Alors ça dépend car on n’a pas tous le même âge. P.E est plus jeune, que nous, il a 26 ans. Lui, tu lui parles de ça, il ne connait pas. Moi, j’avais conscience qu’il y avait avant des ateliers, des assistants... On n’invente rien, les japonais n’ont rien inventé. Clairement oui, dans les anciens ateliers franco-belge, il y avait de l’assistanat puisqu’il y avait de la pré-publication. Les BD devait paraître toutes les semaines, donc oui, quoi qu’il arrive quand il y a de la pré-pub et un rythme soutenu, tu passes par des ateliers.

Moi, après est-ce que je l’avais en tête, par forcément. Je suis comme toi, quand j’étais un simple lecteur, je n’avais aucune idée de comment faire un manga ou une BD. C’est ça qui est bien avec la BD, tu prends un crayon et une feuille et tu te lâches. Donc c’est que lorsque j’étais plus professionnel que tu apprends comment certaines œuvres sont faites. Comment la magie est faite, mais sinon non. Quand j’ai commencé à faire mon histoire, j’étais loin d’imaginer qu’il y avait plein de gars qui faisait ça, ça et ça. J’étais encore dans l’illusion et la magie et c’est très très bien.

P.E (assistant mangaka) : Alors je suis pas sûr d’avoir compris la question, je pensais que c’était est-ce qu’on avait des influences franco-belge.

Question du public : Non, c’était qu’en étant français, on a une certaine culture de la BD franco-belge, comme Dupuis, puis après on est rentré dans le manga. C’est l’idée d’une fusion entre la BD et le manga. C’est pourquoi devenir assistant, quelle est la motivation ?

P.E (assistant mangaka) : Alors il n’y a pas de motivation à la base. Il y a une volonté d’être auteur, et le parcours fait que : rencontre de Reno qui à un moment a besoin d’assistants et me le propose. C’est une étape très intéressante, et du coup un grand oui. Il n’y avait pas une volonté d’être assistant. Après j’avoue qu’en ayant lu Bakuman [7], une fois de plus on est dans le fantasme complet et la vie des auteurs ne fait absolument pas rêvée, ils sont en souffrance H24.

Mais c’est vrai qu’on peut se dire qu’il y a un petit goût du Japon dans le fait d’être assistant d’un mangaka, d’apprendre de ses techniques, de le suivre comme ça un petit peu. Ce côté transmission, qui a pu se faire en France, mais qui a pu se perdre ensuite, en tout cas, c’est un poste intéressant, c’est bien qu’il existe. Après je pense que ça sera pour quelques personnes une vocation, mais sinon c’est vraiment un poste d’apprenti où il y aura constamment les aspirants auteurs qui passent.

Présentateur : C’est un tremplin. Eh bien c’est sur ces mots qu’on va terminer. Merci encore à vous.

[1] Réedition du tome 1

[2] expérience

[3] Il s’agit de son cousin

[4] Jeronimo Cejudo qui publie actuellement le manga Ripper aux éditions Ankama

[5] Plan qui met en place ou établi le contexte d’une scène en montrant la relation entre ses personnages importants et ses objets

[6] Dans le milieu audiovisuel, c’est une personne à laquelle on fait appel pour améliorer un scénario.

[7] Manga édité chez Kana


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#JapanExpo2022 : Ankama
#JapanExpo2022 : European Cosplay Gathering (ECG)
#JapanExpo2022 : La culture en 4 espaces
#JapanExpo2022 : Le Chaf Otaku, Clarity et Arena
Le 21e Impact de Japan Expo en 2021 !
Coffret Dreamland : tomes 1 à 3 - Avis +/-
#Sortie beau livre : Dreamland l’Artbook
Tome 19 de Dreamland
L'auteur Hiro
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Décembre 2021 : Gagnez 1 ex Embrasse l’hiver et danse avec lui


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