
Chez Denoël, la collection Lunes d’encres, sous la direction de Gilles Dumay, a poursuivi en 2009 son programme de réédition des grands textes classiques de la science-fiction internationale, dans des traductions revues, corrigées et bien souvent complétées. Car il était fréquent, jusqu’aux années 1980, de « formater » les traductions à 250 pages maxi pour la publication en poche ! Les textes parus dans la fameuse collection Présence du futur étaient donc bien souvent incomplets et on ne peut que féliciter Gilles Dumay pour avoir permis au public francophone de les découvrir, ou redécouvrir, tels que leurs auteurs les avaient conçus.
Après le cycle de Fondation d’Isaac Asimov, la Forêt des Mythimages de Robert Holdstock et les Seigneurs de lumière de Roger Zelazny, Lunes d’encre nous propose donc cette année une version inédite en français de Il est difficile d’être un Dieu, l’inclassable roman des frères Arkadi et Boris Strougatski, le fameux tandem de la science-fiction de langue russe. Un domaine, au passage, dont on mesure encore une fois la richesse et la vitalité, des années avant Sergeï Loukianenko et son best-seller mondial Night Watch.
Ici, les auteurs nous emmènent dans une réflexion historique et politique troublante, à travers les observations du protagoniste principal, Roumata, envoyé par le puissant Institut d’histoire expérimentale de la Terre sur la cauchemardesque planète Arkanar, un monde arriéré et brutal, mi-féodal, mi-fasciste, où son rôle est d’être un simple témoin, impartial et détaché. Et de surtout ne jamais intervenir.
Facile, en théorie... Mais à force de partager la vie des habitants d’Arkanar, Roumata devient incapable de mettre sa propre sensibilité entre parenthèses, de « laisser l’histoire suivre son cours ». Il s’est trop attaché à son objet d’étude, et la tentation est grande d’intervenir pour sauver ceux qu’il voit désormais comme des individus et non plus des éléments du cours de l’histoire... Au risque peut-être de provoquer un désastre pire encore.
Un texte dense, poignant, et qui risque de hanter encore les imaginations de plusieurs générations de lecteurs.
Irène Delse